Ce qui oppose le gouvernement et les syndicats

Le trio UMT-CDT-FDT boycotte les festivités du 1er Mai et veut faire de ce mois celui de la protestation. La liberté syndicale et l’abrogation de l’article 288 du code pénal continuent d’être exigées. Le ministre de l’emploi dresse le bilan social de 2014 et évoque les prochaines étapes.

Une rumeur insistante faisait état d’un geste du gouvernement envers les travailleurs, et selon le colporteur de celle-ci, le geste prenait la forme tantôt d’une hausse des salaires pour les fonctionnaires, tantôt d’une baisse de l’impôt sur le revenu salarial, et d’autres fois encore d’un relèvement du salaire minimum dans la fonction publique. Tout le monde ou presque en a entendu parler; peu de gens à vrai dire y ont cru. Augmenter les fonctionnaires ? Mais la tendance est à l’assainissement des finances publiques. Réformer l’impôt sur le revenu? Il faut une loi pour cela (ce n’est pas impossible, bien sûr, mais ça prend du temps). Le salaire minimum dans la fonction publique, lui, a déjà été porté à 3000 DH par mois, il y a encore peu. Quant au SMIG dans le privé, il a été augmenté il y a un an, et la deuxième tranche (de 5%) de cette hausse n’aura lieu qu’en juillet de cette année. Et puis, vlan ! Mardi 28 avril, en fin de matinée, le triumvirat UMT-CDT-FDT, réuni au siège de la centrale du défunt Mahjoub Benseddik, prend cette décision qui ne manquera pas de surprendre : le boycott des festivités du 1er Mai, fête des travailleurs.

Pour le trio syndical, ce boycott est une forme comme une autre de protestation contre ce qu’il appelle «le mépris» du gouvernement envers les revendications des travailleurs. Mieux, le silence pour ainsi dire que s’impose le trio syndical se veut tout à la fois original et plus expressif que les clameurs des foules. Et ce n’est pas tout : les trois centrales syndicales ont annoncé qu’elles feraient du mois de mai «un mois de protestation et de dénonciation», sans toutefois en préciser les formes cette fois-ci.
La guerre larvée entre le gouvernement et les syndicats, les plus importants parmi eux du moins, semble donc entrer dans une nouvelle phase. Jusqu’où ira-t-elle ? Sur quoi débouchera-t-elle ?

Il faut dire qu’entre les deux parties, l’incompréhension a prévalu dès le début pratiquement. Aussi bien sur la manière même de mener le dialogue social que sur le contenu de celui-ci, les divergences n’ont cessé de se développer entre les deux partenaires. Mais au-delà, peut-être faudrait-il s’en remettre aux orientations politiques et philosophiques des uns et des autres pour comprendre ou tenter de comprendre ce qui les éloigne.

Le gouvernement dit tenir sa légitimité du peuple qui l’a élu

Ce gouvernement, en tout cas le parti pivot qui le dirige, n’a jamais vraiment caché son penchant pour le libéralisme en matière économique, d’un côté, et pour ce qu’on pourrait appeler un conservatisme sociétal, de l’autre côté. Les partenaires d’en face, eux, semblent représenter l’exact contraire de cette orientation: à gauche, voire très à gauche pour certains, sur la matière économique, et assez ouverts sur les questions de société. Et si tous les deux affichent une sensibilité sociale (pas sociétale) aiguë, ils divergent néanmoins sur les moyens de la traduire dans les faits.

A cette opposition de base, si l’on peut dire, est venue s’ajouter une autre qui tient, elle, à la légitimité des uns et des autres : le gouvernement dit tenir la sienne du peuple qui l’a élu, et les syndicats des travailleurs qu’ils représentent. Du coup, chacun se sent conforté dans ce qu’il entreprend, et bonjour l’affrontement ! Et l’affrontement paraissait d’autant plus inévitable que l’avènement de l’actuelle majorité coïncidait avec une conjoncture économique où l’activité était au creux de la vague. Les déséquilibres internes et externes atteignaient des niveaux qui n’avaient de pareil que durant les années d’avant le PAS (Programme d’ajustement structurel), et il devenait urgent de stopper la dérive. Mais la thérapie, aussi évidente qu’elle pouvait paraître aux yeux de nombreux acteurs, y compris de l’opposition, a reçu une autre lecture dans le monde syndical. Celui-ci, et il est dans son rôle, ne voit que les retombées sur les travailleurs des ajustements à opérer, en particulier la réforme de la compensation, avec, dans son sillage, celle de l’ONEE et donc des tarifs d’eau et d’électricité.

Dans les faits, les chiffres officiels ne font pas état d’une augmentation significative des prix. On peut même dire que, sur ce point, le Maroc a une inflation très faible pour un pays en développement. Bien sûr, il s’agit ici de moyenne et chacun, à l’évidence, ressent les choses différemment. D’autre part, le SMIG a été augmenté de 10%, comme déjà indiqué, un fonds de solidarité social a été créé pour venir en aide notamment aux femmes veuves et divorcées, et l’indemnité pour perte d’emploi a été enfin opérationnalisée. Mais, d’un autre côté, le marché du travail est en perte de vitesse, malgré les incitations à l’emploi dans les entreprises et les associations nouvellement créées, et l’amélioration du dispositif de formation insertion, décidées dans la Loi de finances 2015. La remontée du chômage à près de 10% en 2014 en témoigne. A vrai dire, face au phénomène du chômage, celui des jeunes en particulier, nul ne dispose de recettes miracles. Ici comme ailleurs. Chacun tente d’y remédier à sa façon et suivant les moyens dont il dispose. En théorie, c’est aux entreprises de recruter, si elles en ont besoin, et le rôle des pouvoirs publics est de faciliter la tâche à celles-ci pour embaucher. Mais la problématique est beaucoup plus complexe que cela, ne serait-ce que parce que l’économie est ouverte.

Mais si le gouvernement ne peut pas appuyer sur un bouton pour que des emplois se créent, ni décider d’augmenter les salaires dans le privé (sauf pour le SMIG), il existe une infinité de sujets sur lesquels il a son mot à dire. L’exemple typique, maintes fois rappelé par les syndicats, c’est celui de la liberté syndicale. Le trio qui a boycotté les festivités du 1er Mai l’a encore redit, mardi 28 : l’action syndicale devrait être protégée et le secrétaire général de l’UMT, Miloudi Moukharik, a renouvelé l’appel à abroger l’article 288 du code pénal. Ce projet, comme celui de la ratification de la convention de l’OIT sur la liberté syndicale, figure d’ailleurs bien parmi les engagements pris dans l’accord social du 26 avril 2011. Qu’est-ce qui empêche de les concrétiser ?