Ce que la hausse de l’euro nous a apporté

Globalement, l’appréciation de l’euro a un effet positif sur
le Maroc.
Les phosphates, les produits de la mer réglés en dollars et la dette
libellée en euros en sont pénalisés.
En raison de l’ancrage à l’euro,la compétitivité
des entreprises marocaines est en train de s’éroder.

L’euro a établi un nouveau record face au billet vert mardi 9 décembre, pour le huitième jour consécutif, en s’échangeant à 1,2245 dollar. Il dépasse ainsi son précédent plafond qui était de 1,2238 dollar, lundi 8 décembre. Mercredi 10, la monnaie unique européenne culminait toujours à 1,22 dollar.
Cette course folle de l’euro, qui ne semble pas inquiéter outre mesure les autorités monétaires européennes, pour le moment du moins – pas plus que les Américains d’ailleurs -, bien malin qui pourrait en prédire les évolutions proches ou lointaines. Par contre, les retombées de la hausse de la monnaie unique européenne sur les économies liées au Vieux continent, à défaut de les chiffrer avec exactitude, sont très nettement perceptibles.
Au Maroc, dont le commerce extérieur est très fortement tourné vers l’Europe (76 % des exportations et 65 % des importations), l’impact de l’appréciation de l’euro est globalement positif, tel que cela apparaît dans la balance des règlements, couvrant la période de janvier à octobre 2003 (voir tableau).
Certes, aucune étude d’impact sectoriel n’est encore réalisée pour mesurer les gains ou les pertes de chacun, mais les entreprises qui exportent vers l’Europe devraient en toute logique être satisfaites, déclare le président de l’Association marocaine des exportateurs (Asmex), Mohamed Tazi. En revanche, celles dont les transactions commerciales sont facturées en dollars (phosphates et produits de la mer, notamment) sont moins bien loties.
Ce constat global cache néanmoins des disparités, non seulement entre les secteurs, mais aussi à l’intérieur de chaque secteur. «En réalité, explique Mohamed Tazi, les entreprises qui font de meilleures affaires sont celles qui vendent en euros et achètent en dollars». Normal ! Mais qui achète vraiment en dollars ? En dehors des deux Boeing acquis par la RAM, les achats (des entreprises, s’entend) en billets verts sont négligeables. Ils sont toutefois relativement importants si l’on tient compte des importations de pétrole.

L’Opep envisagerait de choisir l’euro à la place du dollar pour les ventes de brut

Mais l’embellie à ce niveau risque de ne pas durer: le secrétaire général de l’Opep, le Mexicain Alvaro Silva, vient en effet de déclarer, au début du mois, que son organisation envisage de choisir l’euro à la place du dollar pour les transactions de pétrole, afin de compenser la chute de la valeur du billet vert. A défaut, il n’est pas exclu, avance-t-on ici-et-là, que l’Opep réduise ses quotas de production pour faire monter les prix, alors qu’en cette période de grande consommation, c’est plutôt le contraire qui se produit habituellement.
En attendant, la chute du dollar devrait profiter non seulement aux importateurs de pétrole (les stocks sont-ils suffisants pour effectuer suffisamment d’achats avant le retournement de la conjoncture ?), mais aussi soulager quelque peu le Trésor public en matière de règlement de la dette libellée en dollars. Même si, dans la structure de la dette extérieure du Maroc, la part du dollar est de seulement 33%, tout gain sur ce plan est toujours bon à prendre. On peut penser en revanche que la dette payée en euro, et dont la part est de 48 %, pourrait mécaniquement s’apprécier. Cependant, avec l’ancrage du dirham à l’euro, le risque de change est de fait sensiblement réduit.

La compétitivité des entreprises pourrait pâtir d’une hausse trop élevée de l’euro
Et à propos, l’adossement du dirham à l’euro ne manque pas d’inquiéter des opérateurs qui redoutent une perte de compétitivité de l’entreprise marocaine. Car, si l’euro continue à monter, le dirham lui aussi s’appréciera. «Déjà que les Asiatiques, nos principaux concurrents, ont pris une avance considérable en matière de compétitivité, la baisse du dollar, monnaie de leurs transactions, rend leurs produits plus attractifs, ce qui achèvera nos entreprises si rien n’est fait pour contrer une telle situation», confie un opérateur de la confection. Celui-ci pense-t-il à une dévaluation du dirham ? «Ce n’est pas aussi simple que cela. Il faut penser à d’autres secteurs, en particulier à la dette extérieure», répond laconiquement notre interlocuteur.
On peut le révéler ici, un certain nombre d’entrepreneurs ont déjà trouvé un moyen d’éviter la perte de compétitivité en acceptant de partager avec le client la marge bénéficiaire qui a découlé de l’appréciation de l’euro. Ce partage de la marge de change consiste à opérer des réajustements de prix à la baisse, et cela s’est produit en particulier dans le domaine de la sous-traitance automobile et de la confection. «Maintenant, précise un sous-traitant, cet effort ne peut intervenir que sur le différentiel entre le prix des intrants et le prix de vente des produits finis».

Solde positif de la balance des règlements, mais celui de la balance commerciale est déficitaire
Quoi qu’il en soit, la situation actuelle, sur le plan macroéconomique, est largement favorable au Maroc. A la lecture de la balance des règlements de l’Office des changes, on constate en effet, sur les dix premiers mois de 2003, un solde positif de 18,7 milliards de dirhams entre les dépenses et les recettes. La part de l’euro est évidemment prépondérante puisque les recettes se sont élevées à 101,22 milliards de dirhams (+ 3,4 milliards de dirhams par rapport à 2002) contre 74 milliards de dirhams pour les dépenses (- 1,3 milliard par rapport à 2002). Précision : dans la balance des règlements, on inscrit toutes les opérations effectuées entre le Maroc et l’étranger ; par conséquent il faut tenir compte non seulement des flux commerciaux, mais aussi des transferts des Marocains résidents à l’étranger (MRE) qui ont progressé de près de 30 % et des investissements et prêts privés étrangers, etc. Pourquoi cette précision ? Parce que la balance commerciale, elle, est déficitaire. Les chiffres publiés en novembre par la DPEG (Direction de la politique économique générale – ministère des Finances) montrent en effet que le déficit commercial global s’est aggravé, à fin septembre, de 19 %, après avoir été réduit de 1,6 % à la même période de 2002. En cause : le repli des exportations de 4,3 % et la hausse des importations de 3,3 %.
Enfin, la question que les économistes se posent est celle de savoir quel va être le comportement de l’économie mondiale, en particulier l’économie européenne, dans le contexte d’un euro fort et d’un dollar faible. Autrement dit, quelle est et quelle sera la demande adressée au Maroc et, par conséquent, quelle part auraient les échanges extérieurs dans la progression du PIB ? Selon le scénario établi par la DPEG sur la base d’un euro pour 1,20 dollar, la demande étrangère adressée au Maroc devrait croître, en volume, de 2,7 % en 2003 et de 5 % en 2004. Mais, prévient la DPEG (comme d’ailleurs bon nombre d’économistes), le risque existe de voir l’euro s’apprécier davantage face au dollar, auquel cas les entreprises européennes, déjà déficitaires dans leur commerce avec les USA, seraient gravement affectées. Un tel scénario compromettrait lourdement la consolidation du redémarrage de la croissance européenne, ce qui, par ricochet, diminuerait sensiblement la demande adressée au Maroc et renchérirait grandement la dette extérieure contractée en euro