Casablanca : volée de bois vert contre les sociétés de développement local

L’absence de contrôle et de suivi de la part du Conseil de la ville est une des causes de la défaillance des SDL. Casa Events et Casa Aménagement montrées du doigt. Des acteurs de la société civile et des élus de Casablanca recommandent une refonte du mode de gouvernance et de la culture d’entreprise.

Services et équipements communaux de piètre qualité, plan d’action communal (PAC) inexistant à ce jour, banalisation de plusieurs phénomènes nuisibles comme l’occupation de l’espace public, communication quasi absente du Conseil de la ville en interne et en externe…. Les défaillances entachant la gestion de la chose locale à Casablanca sont innombrables. Et les couacs de certaines sociétés de développement (SDL) aggravent la situation.

Fondées sous forme de SA – comme le prévoit la loi 113-14 relative aux communes – pour exercer des activités à caractère économique relevant du champ de compétence des communes, six sociétés de développement locale opèrent à ce jour à Casablanca.

Trois d’entre elles, Casa events, Casa patrimoine et Casa prestation, ont été créées dans le sillage du plan de développement du Grand Casablanca 2015-2020 (PDGC) doté d’une enveloppe de 33,6 milliards de DH. Les autres, Casa transport, Casa aménagement et Casa dev, opéraient avant 2014.

En déléguant des compétences de la ville à ces entités détenues par la commune, dont la participation ne peut être inférieure à 34% du capital, et des personnes morales de droit public, l’objectif était de gagner en efficacité et en souplesse via un processus décisionnel moins lourd. Plus encore, il s’agissait de confier les projets de la ville à des ressources humaines de haut niveau, qui font défaut aux communes.

Pour que les membres du conseil – élus par les citoyens et redevables à leur égard – puissent garder le contrôle et assurer le suivi des activités de ces SDL, le législateur a mis en place plusieurs mécanismes prévus par la loi sur les communes. Il s’agit à titre d’illustration d’un siège dédié à un représentant du Conseil de la ville au sein des organes de gestion et de l’obligation de communiquer au conseil les PV des réunions des organes de gestion des SDL et des rapports périodiques de leurs activités.

Beaucoup d’erreurs dans la gestion des projets

Théoriquement et selon les promoteurs du modèle des SDL, ce dernier devait améliorer la gestion communale. Si certaines d’entre elles respectent leurs engagements vis-à-vis de la ville et s’efforcent de faire la différence par rapport à l’ère de la gestion directe, d’autres sont souvent pointées du doigt du fait de leur mauvaise gestion.

Exemple, les errements de Casa Events dans l’organisation du marathon de Casablanca ou la gestion de la billetterie du stade Mohammed V depuis sa réouverture. «Avant que Casa Events ne prenne en charge la gestion de la billetterie du stade Mohammed V, le prix au marché noir était deux à trois fois supérieur au prix du ticket. Aujourd’hui, acheter un ticket est devenu un exploit. C’est scandaleux de voir le citoyen lambda qui n’a pas les moyens de se divertir privé de voir un match», déplore Salaheddine Nabigha, acteur associatif et observateur de la gestion locale à Casablanca.

Nombre insuffisant de médailles, mauvais parcours du marathon, risque d’accidents…. De l’aveu même du DG de la SDL Mohammed Jouahri, interpellé par un quotidien de la place, l’organisation de la 10e édition du marathon de Casablanca était «une tache noire». Il n’a pas donné suite aux sollicitations de La Vie éco.

«La gestion d’un marathon ne se fait pas au pif. Il faut recourir à des spécialistes dans beaucoup de domaines, notamment sportif, touristique et sécuritaire. Il ne faut pas non plus oublier que la loi n’accorde pas à Casa Events une  intervention dans les domaines sportifs et culturels, mais uniquement dans le domaine économique et industriel», explique Ahmed Chitachni, acteur de la société civile et spécialiste de l’anthropologie urbaine. L’article 113 de la loi organique n°114-13 relative aux communes est on ne peut plus claire : «L’objet de la société se limite aux activités à caractère commercial et industriel qui relèvent des compétences des communes, des établissements de coopération intercommunales et des groupements de collectivités territoriales, à l’exception de la gestion du domaine privé de la commune».

Autre exemple, la rénovation du stade MohammedV par Casa Aménagement. Ce projet avait suscité une polémique à sa livraison. «Les travaux réalisés ne reflètent pas le capital investi dans ce projet. Coûts exorbitants des sièges et des deux grands écrans installés, des sanitaires mal positionnés, inaccessibilité pour les personnes à mobilité réduite… Nous avons l’impression qu’il y a un grand écart entre le livrable et le coût ainsi que la durée», soutient Salaheddine Nabigha.

Contactée par La Vie éco, une source autorisée au sein de Casa Aménagement a balayé d’un revers de la main ces critiques. «Nous refusons d’entrer dans ce genre de débat. Il y a un cahier des charges et des procédures ainsi que des organes d’inspection. La première tranche de la rénovation a été réalisée dans les règles de l’art et respectent les normes», dit-elle avant d’ajouter : «Mis à part un léger retard au niveau du projet du parc de la Ligue arabe, tous les autres projets seront livrés à temps».

Communication défaillante

Excepté Casa transport qui, selon nos interlocuteurs, gère plus ou moins bien le dossier de la mobilité (tramway), le bilan des autres SDL est difficilement appréciable. Contactés à plusieurs reprises par La Vie éco pour en savoir plus sur le bilan des SDL et avoir des explications sur l’échec de certaines d’entre elles, ni le maire Abdelaziz El Omari ni son premier adjoint Abdessamad Haiker n’ont daigné donner suite à nos sollicitations.

Interpellé au sujet de la gestion du marché de gros ou d’autres missions confiées à la SDL Casa prestations, Ahmed Benboujida, membre de la majorité sous l’étiquette RNI, dresse un constat sans appel : «Il y a des défaillances à droite et à gauche». De même que les groupes de l’opposition que nous avons contactés, notre interlocuteur assure que son groupe, bien qu’il fasse partie de la majorité gouvernementale, n’est pas au fait des détails de l’action des SDL.

«Malheureusement, ne disposant pas des rapports des Comités de suivi des SDL, pas plus que des audits, s’ils existent, on ne peut pas vous en dire plus concernant le bilan précis des actions des SDL. Quels sont les indicateurs d’efficience ? Les délais sont-ils respectés ? Les budgets ? Les objectifs ? Les élus n’en savent rien, et ce n’est pas faute d’avoir demandé à savoir», proteste Omar Farkhani, chef du groupe du PAM (opposition) au Conseil de la ville.

Le son de cloche est le même chez Houcine Nasrollah, membre du Conseil de la ville sous les couleurs de l’Istiqlal, qui confirme ne jamais avoir reçu un rapport périodique de suivi des activités des SDL, comme l’exige clairement la loi organique 113-14. «Nous ne recevons aucun rapport périodique de la part des SDL. Autre entorse à la loi à signaler, le non-respect du minimum de 34% requis de la participation de la commune», étaye-t-il.

Des prérogatives mal définies

S’ils sont unanimes à penser que le bilan en demi-teinte des SDL n’est pas forcément lié à leur modèle, nos interlocuteurs évoquent d’autres explications. Il y en a qui pensent que le problème réside dans la démission du Conseil de la ville qui est loin d’assumer son rôle de contrôle et de suivi en plus de ne pas associer la société civile à ce dernier. D’autres mettent en avant des ressources humaines peu ou pas spécialisées et l’absence de la culture du résultat et de la reddition des comptes, comme dans les autres sociétés anonymes.

«Ne perdons pas de vue que les SDL ne sont qu’un outil au service des collectivités locales et que la responsabilité ultime de leurs bilans incombe à ces collectivités, notamment au Conseil de la ville de Casablanca. Dans ce sens, nous ne pouvons que constater le laxisme et la mollesse dont fait preuve le bureau du Conseil de la ville vis-à-vis des directeurs des SDL. Au lieu d’imprimer sa marque aux SDL, le bureau les laissent agir à leur guise», soutient Omar Farkhani.

Pour Ahmed Chitachni, le fait que certaines SDL n’arrivent pas à faire mieux que la Commune, qui assurait la gestion directe de certains métiers auparavant, est lié à la spécialisation du management et des RH. Et de s’interroger : «A titre d’exemple la gestion des ordures est une science à part entière et une discipline comme la rudologie consiste en l’étude des déchets, de leur production et de leur élimination. Y a-il un rudologue parmi le personnel de la SDL concernée ?».

De plus, le spécialiste de l’anthropologie urbaine et co-administrateur du groupe Save Casablanca évoque le rôle prépondérant de la wilaya dans les structures de gouvernance et la présence d’actionnaires non révélés au grand public. «Les SDL ne doivent agir qu’en qualité de maître d’ouvrage délégué et non en sociétés indépendantes de tout contrôle du maître d’ouvrage qui est censé être la commune», conclut-il.

Salaheddine Nabigha va dans le même en sens. Il recommande que la société civile soit impliquée dans la gestion de ces SDL et que le conseil d’administration de ces dernières soient dotés de profils ayant fait leurs preuves dans le privé. «Aujourd’hui, les grandes sociétés confient des sièges dans leur conseil d’administration à des personnes qui ne sont pas forcément actionnaires pour profiter de leurs expériences et leur rigueur», constate-t-il. Il explique en substance que des comités d’éthique peuvent être créés au sein de ces SDL pour jouer le rôle de contre-pouvoir.

«Comment se fait-il que le Maroc a pu gérer de grands chantiers comme le port Tanger Med ou le TGV ou la réforme profonde de l’OCP alors que les SDL de Casablanca et le Conseil de la ville n’arrivent pas à faire de cette métropole une ville meilleure conformément à la vision royale et aux attentes de la population. C’est clairement dû au manque de leadership et à la mauvaise gestion», finit-il par accuser.