Casablanca, l’eldorado des marchands ambulants…

Leur nombre a triplé durant ces cinq dernières années. Pour arriver à  bout du phénomène, la ville envisage d’ouvrir des «espaces de vente». La réussite de cette expérience est incertaine, vu que ces marchands ambulants font, dans la plupart des cas, partie d’un réseau organisé. Certains agents chargés de la surveillance soupçonnés de fermer les yeux en contrepartie de quelques avantages.

Boulevard Afghanistan à Hay Hassani, boulevard Chouhada, devant Kissariate Foum Lahcen à Hay Mohammadi, ou encore à la Joutia de Derb Ghalef… On ne voit plus, depuis quelques semaines, ces marchands ambulants qui avaient l’habitude d’encombrer les chaussées et les trottoirs. Aujourd’hui, tout porte à croire que le Conseil de la ville a enfin trouvé la solution pour mettre fin à ce phénomène qui défigure la capitale économique. Or, ce n’est pas le cas. «Ces marchands sont toujours présents, ils ont juste libéré les boulevards et se sont installés dans les ruelles du voisinage, le temps que le Souverain termine son programme de lancement des projets sociaux dans la métropole», explique un membre de la Chambre de commerce de Casablanca. Selon lui, «bien qu’ils travaillent dans l’informel, ces derniers sont au courant de toutes les activités officielles qu’abrite la ville et n’hésitent pas à coopérer avec les autorités communales pour prouver que tout se passe bien dans la plus grande ville du Royaume».Une étude sur la cartographie des ambulants est en coursPour rappel, Casablanca regroupe plus de la moitié des marchands ambulants du Maroc. D’après les statistiques officielles du Haut commissariat au plan (HCP) de 2008, la ville compte 128572 marchands sur un total de 238 000 à l’échelle nationale. On est maintenant loin du compte. «Ce nombre a été multiplié par trois durant ces cinq dernières années», confirme Mustapha Lhaya, vice-président du Conseil de la ville. C’est pour cette raison que les autorités de la métropole sont déterminées à venir à bout de l’encombrement.Pour ce faire, la Direction des affaires économiques et sociales de la wilaya a lancé un chantier censé réduire le nombre de ces commerçants ambulants en les recasant dans des plateformes dédiées.

«Actuellement, nous sommes en phase de collecte des statistiques relatives au nombre de marchands ambulants permanents et saisonniers par préfecture», indique Zine El Abidine Al Azhar, directeur du pôle des Affaires économiques et sociales à la wilaya de Casablanca. Après cette étape de recensement, une cartographie des points noirs de Casablanca sera ensuite établie. Cette cartographie permettra de repérer les zones qui abritent le plus grand nombre de marchands. La dernière étape, quant à elle, consiste à trouver, à proximité de ces zones, des emplacements appartenant aux communes.Contrairement au concept du souk namoudaji, il n’y aura pas de petits magasins dans ces espaces de vente. L’occupation de l’espace sera libre. «Les marchands vont étaler leurs marchandises par terre ou sur des charrettes, comme ils ont l’habitude de faire sur les espaces publics», explique Ahmed Brija, premier vice-président du Conseil de la ville. Et d’ajouter : «Ces espaces seront ouverts tous les jours de 6h à 14h moyennant un loyer journalier de 10 DH. Ce montant doit être payé le matin à l’entrée. Il permettra de couvrir les charges d’eau, d’électricité, de propreté et de personnel».Les magasins des souks namoudaji revendus sur internetCertes, l’idée des espaces de vente est très intéressante. Mais rien ne garantit que ce nouveau concept permettra de résoudre la problématique des marchands ambulants. L’échec de l’expérience des souks namoudaji témoigne de la complexité du dossier.

C’était une idée que le ministère du commerce et de l’industrie avait commencé à concrétiser en 2004. En tout, 114 souks namoudaji d’une capacité de 130 000 magasins ont été créés avec un budget de 105 MDH.Plus de 30 souks sont localisés à Casablanca. Pourtant, cela n’a pas résolu le problème. La raison, l’affectation des magasins a été confiée à des associations dans le cadre de l’Initiative nationale pour le développement humain (INDH). Résultat, «70% des magasins ont été remis à des personnes qui n’ont rien à voir avec les marchands ambulants», confirme le responsable de la Chambre de commerce. A titre d’exemple, dans la préfecture de Hay Hassani, cinq projets de souk namoudaji d’une capacité totale de 2 700 magasins ont été lancés, en l’occurrence Souk Chadia 1 et 2, Souk Sid El Khadir 1 et 2 et Souk Douar El Maâlem Abdallah. «La grande partie des magasins a été donnée à des personnes qui n’ont jamais été recensées dans le cadre du programme. A cette époque, les gens ont payé entre 3000 DH et 4 000 DH pour que leurs noms soient inscrits sur la liste des bénéficiaires», confirme un élu. Et d’ajouter : «Quelques mois après, les magasins ont été revendus à des sommes allant de 20000 DH à 80 000 DH. Aujourd’hui, le boulevard Afghanistan est toujours encombré au point que les bus et les grands taxis sont obligés de changer de trajet à partir de 15h».Il faut dire que ces problèmes de clientélisme et de spéculation ont touché tous les souks namoudaji de la métropole. «Certains ont été fermés. Il s’agit des souks situés à Hay Mohammadi, Sidi Moumen et Hay Hassani. D’ailleurs, ces zones ont connu ces dernières années une flambée des prix des terrains. C’est dans ce sens que certaines informations confirment que les terrains abritant les souks pourraient même être cédés pour des opérations immobilières», confie le responsable de la Chambre de commerce.D’autres sont toujours ouverts. C’est le cas du souk namoudaji de l’ancienne Médina, de Hay Inara…  Toutefois, les prix des magasins ont dépassé les 180 000DH pour une superficie de 12 m2. Pour preuve, il suffit de taper «vente magasin au souk namoudaji à Casablanca» sur le moteur de recherche Google pour voir le nombre d’annonces qui apparaissent sur la page. Les propriétaires inscrivent leur nom, numéro de téléphone mais également les références du magasin, sans crainte d’une éventuelle sanction.

«Certes, ces espaces ont été accordés dans le cadre d’un programme social, mais il n’y a aucune loi qui interdit la revente ou la location de ces espaces», confirme l’élu de Hay Hassani. Ce vide juridique et la flambée des prix de ces mini-magasins ont, entre autres, encouragé les marchands ambulants à vendre leurs boutiques et à regagner la voie publique. Certains commerçants légaux ont créé leur propre réseau d’ambulantsLe commerce informel était auparavant un secteur refuge pour les sans-emploi. Il contribue de cette façon à atténuer les méfaits du chômage pour beaucoup de personnes ayant ou non des diplômes. En d’autres termes, la vente sur les voies publiques était une solution pour survivre. Avec le temps, «cette activité est devenue source de richesse pour certains commerçants. Actuellement, il y a des familles entières qui s’adonnent à cette activité. Il y a même des commerçants qui mettent sur place un réseau de vendeurs ambulants qui exercent pour leur compte. Des employés du secteur public et privé font de même», commente un élu.Ces vendeurs font de la concurrence déloyale au commerce légal sédentaire. De plus, ils n’ont ni taxes ni impôts à payer, ce qui fait que leurs prix de vente sont beaucoup plus bas.

Pire encore, leur attroupement bloque le passage aux magasins situés à proximité. «Il y a quelques années, les commerçants venaient à la Chambre de commerce pour présenter leurs doléances. Bien que la Chambre soit le représentant officiel de ces commerçants, nous n’avons pas pu les aider à résoudre ce problème car il est important de savoir qu’un simple caïd a plus d’autorité que nous sur ce dossier. Face à notre impuissance, une bonne partie de ces derniers s’adonnent également à ce business», déplore le responsable. Et de renchérir : «Ces commerçants ont soit transformé leurs magasins en dépôt et ont étalé leurs produits sur des ferachates, soit recruté des marchands pour multiplier leurs canaux de vente».En gros, il faut reconnaître que ce problème est difficile à résoudre. Ces marchands ne peuvent être recasés dans des espaces de vente parce qu’ils ne travaillent pas à titre individuel. Ils font souvent partie d’un réseau bien organisé. Aussi, ils ne peuvent quitter des lieux comme Derb Soltan, souk Korea, Derb Ghalef ou Hay Hassani dont la réputation a dépassé les frontières de la ville de Casablanca, voire les frontières du pays, pour s’installer ailleurs. La vérité est qu’ils sont presque sûrs de pouvoir continuer leurs activités en dépit de quelques désagréments comme ce fut le cas durant ces derniers jours. Plusieurs informations recoupées font état d’achat de places auprès de certains services chargés de la surveillance.En tout cas, la modernisation de la ville ne pourra se faire sans une meilleure organisation de l’espace, et la résolution du problème des marchands ambulants est un des volets sur lesquels il faudra faire preuve de fermeté.