Casa Prestation hérite de l’épineux dossier du marché de gros

Depuis 2004, les commerçants refusent de payer le loyer des magasins. La fraude sur la déclaration de la nature des marchandises est très répandue. Les arriérés de paiement au titre des loyers, des redevances des commissionnaires et des taxes diverses avoisinent les 200 MDH.

La gestion du marché de gros des fruits et légumes de Casablanca sera confiée dans quelques mois à Casa Prestation. «Nous attendons uniquement que le management de cette société de développement local prenne ses marques aux abattoirs des viandes», confie Ahmed Brija, vice-président de la Commune urbaine de Casablanca. Et d’ajouter que «cette décision vise à mettre fin à tous les problèmes de gestion dans cet établissement et ainsi améliorer sa rentabilité». Cependant, au regard des professionnels, le transfert de la gestion de l’établissement à la SDL ne va pas régler des problèmes qui persistent depuis 2004. Ce marché avait été transféré de l’arrondissement de Roches Noires à celui de Moulay Rachid en 1986. D’après ses statuts, la gestion était assurée à cette époque par la wilaya de Casablanca. Suite à l’application de la loi relative aux collectivités territoriales en 2004, il a été confié au Conseil de la ville. Pourtant, «aucun changement n’a été effectué au niveau des statuts», explique Mohamed Joudat, directeur financier du marché. Cette faille juridique, «les commerçants l’ont bien saisie. Depuis 2004, ils refusent de payer le loyer des magasins (Ndlr: 252 magasins)», confirme Abderrahmane Fares, directeur du marché. Ils avaient même enclenché une procédure judiciaire pour contester le niveau élevé du loyer. «Le montant de départ était fixé à 885 DH le mois avec une majoration annuel de 5%. Suite au jugement du tribunal de commerce en 2006, le loyer qui avait atteint 2 000 DH cette année-là a été ramené à 1 300 DH avec une majoration de 1% tous les trois ans. Malgré cela, les commerçants ne paient pas. Le reste à recouvrer dépasse actuellement les 40 MDH», explique M. Farès.

Outre les commerçants, 40 commissionnaires, dont 32 sont des anciens membres de la résistance, opèrent dans le marché. Entre les grossistes et les détaillants, ils se partagent des espaces où ils exercent leur activité d’intermédiaire moyennant 1% de la valeur des transactions. Ces mandataires, dont 13 sont décédés, ont eu ces autorisations en 1986 pour une durée de trois ans renouvelable sur appel d’offres. «Malgré l’expiration de ces autorisations en 1989, ils les exploitent toujours», explique le régisseur. Pire encore, «ils ne paient pas la redevance de 6% sur la marchandise qu’ils font entrer dans le marché». Cette taxe -160 MDH à recouvrer- est la principale source de revenus du marché, suivie du loyer et des autres taxes, notamment celle de la propreté.

Contrôle inefficace des entrées des camions

Pour remédier à cette situation, «il faut appliquer l’article 15 du règlement interne du marché qui prévoit la fermeture du magasin après un mois de retard et le retrait de l’agrément après le deuxième mois», informe M. Farès. Difficile à faire puisque les commissionnaires travaillent depuis plus de 20 ans dans l’illégalité. Concernant les commerçants, les deux responsables du marché confirment que l’application de la procédure ne rentre pas dans leurs prérogatives.

Les maux du marché touchent également la gestion quotidienne. En haute saison, il reçoit jusqu’à 1 500 camions par jour. «80% de ces véhicules arrivent entre 18h et 1h du matin», déclare le directeur. A l’entrée, l’établissement dispose de six ponts-bascules. «Pour les garder en bon état, chaque semestre nous en utilisons trois par alternance», explique le régisseur. Résultat, les trois peseurs accordent 2 à 3 min à chaque camion.

«A cette étape, nous vérifions uniquement le poids de la marchandise. Sur sa nature, nous nous contentons de la déclaration verbale du chauffeur du véhicule», ajoute le régisseur. «Malheureusement, certains profitent de ce manque de moyen et de temps pour faire de fausses déclarations sur la nature en vue de minimiser le montant des redevances», dénonce le responsable qui souligne tout de même qu’il existe à l’intérieur du marché des contrôleurs chargés de vérifier la conformité de la marchandise. Or, ce contrôle reste inefficace. En 2014, 70 véhicules ont été arrêtés alors que le nombre des fraudeurs est bien plus important.

Sur ce registre, le directeur du marché tient à rappeler qu’une enveloppe de 10 MDH a été budgétisée par le Conseil de la ville en 2014 pour l’achat de 6 scanners à placer à l’entrée du marché. Mais «à aujourd’hui rien n’est encore fait», déclare-t-il.

Le Conseil de la ville table sur un chiffre d’affaires de 165 MDH en 2014

La fixation des prix des fruits et légumes est également un problème qui provoque l’ire des commerçants. Ces prix sont arrêtés par la commission d’approvisionnement chaque lundi et jeudi pour les jours qui suivent. A titre d’exemple, le lundi matin les membres de la commission font une tournée au niveau du marché et notent les prix de vente. A 13h, ils se réunissent pour établir une moyenne des prix et fixer la liste qui sera appliquée le mardi, le mercredi et le jeudi. Et ainsi de suite. «Le marché ressemble à une bourse. Les prix de vente changent d’une heure à l’autre. Par conséquent, il nous arrive souvent de payer la taxe de 6% sur un prix qui est nettement supérieur au prix de vente de notre marchandise», déplore un grossiste. Et de renchérir: «Nous payons une taxe sur les quantités que nous faisons entrer au marché et non pas celles que nous vendons».

Enfin, la concurrence déloyale à l’intérieur et à l’extérieur du marché a obligé bon nombre de commerçants à rejoindre le circuit informel (voir encadré). Pour remettre de l’ordre dans la gestion, Casa Prestation aura donc du pain sur la planche. Mais le jeu en vaut la chandelle ! Le marché a réalisé un chiffre d’affaires de 120 MDH en 2013. Le Conseil de la ville, qui ambitionne de récupérer le reste à recouvrer (200 MDH environ), prévoyait 165 MDH pour l’année en cours. Objectif difficile à réaliser puisqu’au 17 décembre on en était à 110 MDH.