Carburant : le système de compensation pour les taxis n’a pas fonctionné

Aucun dossier n’a été déposé depuis la mise en place du mécanisme en septembre 2013. La peur des contrôles fiscaux est une des causes de la prudence des exploitants. Certains chauffeurs ont trouvé une alternative illégale : arrondir le tarif minimum à  8 DH.

Annoncé en grande pompe en septembre dernier par le ministère de l’intérieur, le système mis en place en septembre 2013 pour compenser une éventuelle hausse des prix du carburant supportée par les taxis s’avère finalement être un grand flop. C’est du moins ce que l’on déduit des propos de plusieurs chauffeurs de taxis de Casablanca. Interrogés par La Vie éco, plusieurs d’entre eux affirment ne pas y souscrire. Même son de cloche auprès des représentations syndicales du secteur. Selon ces dernières, très rares sont les exploitants de taxis qui ont eu à recourir à ce mécanisme pendant les premiers mois de sa mise en place. «Ni dans le Grand Casablanca, ni dans les autres régions du Royaume, les taxis n’ont déposé leurs dossiers», confirme Mohamed El Harrak, président du syndicat des taxis affilié à la CDT.
Pour rappel, la démarche mise en place par les pouvoirs publics consistait en une déclaration mensuelle ou trimestrielle de la consommation de carburant et du kilométrage parcouru. C’est sur la base de ces données que l’Etat était censé reverser, trimestriellement, des montants équivalent au surcoût subi par les chauffeurs de taxis. Trois mois après sa mise en place, l’Etat n’a finalement pas eu à mettre la main à la poche. Officiellement, les syndicalistes parlent d’un impact moins important que prévu de la hausse des prix à la pompe, ce qui décourage les chauffeurs de taxis. «L’impact de la mise en place de l’indexation s’est finalement avéré moins important que prévu. Cela varie entre 20 DH et 30 DH par jour pour les petits taxis», nous explique-t-on. Le même raisonnement est confirmé par un chauffeur de taxi interrogé. «Je préfère subir une hausse de 20 DH par jour que de se prendre la tête avec les déclarations et les démarches administratives qui vont avec», dit-il. En fait, la mise à jour des prix à la pompe du 16 novembre dernier a fortement contribué à la situation actuelle. Cette mise à jour s’est traduite par une baisse de 30 centimes du prix du gasoil. Les prix décidés à cette époque sont d’ailleurs toujours en vigueur, aucun changement n’étant intervenu le 16 décembre, date de la révision suivante. Du coup, la hausse subie depuis le 16 septembre, date d’entrée en vigueur du système d’indexation, à ce jour, n’est que de 39 centimes par litre, une hausse finalement de moindre conséquence pour les chauffeurs de taxis.

L’informel a la peau dure

Si cette explication paraît logique, elle n’est cependant pas la seule à l’origine du désintérêt pour le mécanisme. Plusieurs sources dans le secteur confient que les renseignements exigés par l’administration dans les déclarations sont également de nature à décourager les exploitants. Deux des documents que doivent remplir les chauffeurs de taxis (les modèles 3 et 4) incluent des mentions spécifiques liées au volume d’activité du taxi, en l’occurrence le kilométrage parcouru et les horaires de travail. Or, il est communément admis que déclarer son profit n’est pas vraiment une pratique courante chez les taxis. Et cela n’est pas près de changer. Du coup, les chauffeurs acceptent unanimement de renoncer à la compensation pour préserver le secret sur leur revenu, de peur de se voir imposer une taxe à l’avenir. C’est principalement ce volet qui est mis en avant pour expliquer le flop du système instauré par les autorités.

Le hic dans l’histoire est que si la situation s’avère bénéfique pour l’Etat, elle l’est moins pour les usagers des taxis. En renonçant à la compensation, les taxis font certes économiser plusieurs dizaines de millions de DH à la caisse de l’Etat, dans un contexte où chaque dirham supplémentaire dépensé peut peser sur des finances publiques déjà mal en point. Cependant, cette situation entraîne surtout des pratiques malsaines dont la première victime est le client. Plusieurs clients rapportent qu’à Casablanca, par exemple, certains chauffeurs véreux ont augmenté de leur propre chef le tarif minimum fixé officiellement à 7,50 DH. Pour les petites courses pour lesquelles le compteur n’atteint pas ce montant – elles constituent d’ailleurs une grande partie de l’activité-, plusieurs taximen n’hésitent pas à exiger 8 DH. Certains font valoir la non-disponibilité des petites pièces de monnaie, tandis que d’autres justifient carrément la hausse par une décision du syndicat des taxis.

Interrogé sur ce point, le syndicat nie toute incitation à une augmentation du tarif minimum. En réalité, il n’a aucune autorité pour exiger la hausse, vu que la tutelle du secteur est assurée par le ministère de l’intérieur. «Ces pratiques étaient malheureusement bien courantes, avant même la hausse des prix du carburant», reconnaît-on auprès du syndicat. Il faut dire que cette situation découle des difficultés de contrôle des taxis, en raison de leurs grands nombres, du nombre important des chauffeurs qui se relaient sur le même véhicule, mais également de l’absence de facture pour les courses. De plus, les clients n’ont pas forcément le réflexe de dénoncer les fraudeurs auprès des représentations professionnelles. Du coup, la pratique des 8 DH tend petit à petit à se généraliser, et ce en toute impunité. Dans le transport, l’informel semble avoir de beaux jours devant lui.