BTP : les laboratoires d’essais mis à  mal par l’informel et le bradage des prix

Le dispositif de classification introduit en octobre dernier pour aider à  structurer le secteur tarde encore à  produire ses effets. Le marché est estimé à  1 milliard de DH, dont la commande publique représente 60%.

L’horizon ne semble toujours pas s’éclaircir pour les laboratoires d’essais. Le tant attendu système de classification et de qualification de ces entités, élaboré par le ministère de l’équipement et pleinement entré en vigueur depuis octobre dernier, tarde à produire les effets positifs attendus. Le dispositif fixe des seuils d’équipement et de compétence requis des laboratoires souhaitant soumissionner aux marchés publics. Une voie pour structurer le secteur.

Jusque-là, les opérateurs n’étaient pas soumis à ce système contrairement aux autres entreprises prenant part aux marchés publics. Un décret est certes adopté depuis 2001, prévoyant un système de classification pour les laboratoires. Mais faute d’arrêté d’application, le dispositif n’a jamais été pleinement mis en œuvre.
Rapports de complaisance…

Pour être quand même en mesure de faire le tri parmi les laboratoires soumissionnant aux marchés publics, et en guise de solution transitoire, «le ministère de l’équipement a étendu le système d’agréments déjà existant pour les bureaux d’études techniques (BET) aux laboratoires», explique Abdelhamid Reffas, président de l’Association marocaine des laboratoires de BTP (LABTP). Celle-ci a été dissoute ces derniers jours parallèlement à la création, depuis avril dernier, d’une nouvelle représentation pour le secteur, l’Association marocaine des laboratoires d’essais et de contrôle (AMLAC). Auprès de la LABTP, l’on justifie cela par le risque de confusion que peut créer l’existence de deux associations. Cela révèle aussi nécessairement des divergences qui se sont créées au sein du secteur.

Quoi qu’il en soit, il se trouve que les conditions d’agrément pour les BET ne requièrent des laboratoires que de disposer d’un ingénieur et d’un technicien sans aucune obligation d’équipement en matériel, pourtant incontournable. «Le fait d’abaisser autant la barre a ouvert la voie à une multitude d’opérateurs», assure M. Reffas. Les professionnels avancent un nombre de 125 laboratoires actuellement en exercice. Il faut dire que le marché est attrayant. La demande du secteur public adressée aux laboratoires de BTP est estimée à 600 MDH par an, soit 60% du total marché évalué à 1 milliard de DH. Mais beaucoup parmi les nouveaux arrivants ne disposent pas des compétences nécessaires, selon les professionnels. «De nombreux laboratoires arrivés ces dernières années sur le marché ne sont équipés que d’un ordinateur et d’une imprimante et se spécialisent dans la délivrance de rapports de complaisance», dévoilent les opérateurs.

Là n’est pas leur seul effet nocif puisqu’ils ont engagé le marché dans un bradage des prix qui a cours depuis plus de 10 ans. «Des marchés se concluent à 50% ou même 30% de leur valeur normale», insistent les professionnels. Le bradage pratiqué par les entités les moins structurées est amplifié par les abaissements de prix résultant de la concurrence entre les entités de taille plus importante et le Laboratoire public d’essais et d’études (LPEE). Ce dernier, pionnier du secteur au Maroc, affiche actuellement un chiffre d’affaires de 600 MDH, selon les données officielles, ce qui lui confère une part de marché de 60%.

C’est dire tous les maux que doit permettre de traiter la classification, mais son effet positif est pour l’heure limité. Au vu des critères fixés, le dispositif s’avère en effet difficile d’accès pour la majorité des opérateurs. Il faut à ce titre préciser que depuis la pleine entrée en vigueur du dispositif il y a 5 mois, seuls 8 laboratoires se sont faits classer. Pour en comprendre les raisons, il faut préciser qu’un laboratoire est classé dans une catégorie ou une autre à partir du moment où il justifie d’une capacité à réaliser une série d’essais et de certaines références. «Or, pour certaines catégories les critères arrêtés élèvent la barre trop haut», expliquent les professionnels. Accumuler les références nécessaires est d’autant plus ardu pour les laboratoires que, selon le cadre réglementaire, les références ne comprennent que «les prestations effectivement exécutées sous sa responsabilité (ndlr : du laboratoire) avec son propre personnel et son propre matériel sans l’intermédiaire d’un sous-traitant».

Pour avoir leurs chances, les opérateurs doivent donc investir fortement pour s’équiper. «Or, une machine achetée à plusieurs millions de DH peut n’être utilisée qu’un nombre de fois limité par an en facturant quelques milliers de DH par opération. Ce qui rend l’investissement généralement difficile à rentabiliser sur le secteur», explique un opérateur. Partant, les professionnels souhaitent bénéficier de la possibilité de considérer les prestations en sous-traitance comme références. De la sorte, ils seraient encouragés à investir puisqu’ils seront en mesure de rentabiliser leur équipement en se sollicitant les uns les autres.

Des investissements lourds pour se mettre aux normes

A supposer que les propositions d’amélioration du système de classification soient prises en compte à terme par le ministère de l’équipement, il reste que ce dispositif ne joue que pour les soumissionnaires aux marchés publics, ce qui exclut donc les chantiers du secteur privé dont la demande représente 400 MDH. Il faut donc croire que ce dernier segment est appelé à continuer à constituer un terreau fertile pour les opérateurs informels et leur pratique de casser les prix observée actuellement.  

Parallèlement, la demande émanant du secteur privé concentre l’essentiel du potentiel de développement du marché des laboratoires BTP. «Si l’on couvrait toute la demande existante des chantiers du privé, le marché pourrait plus que quadrupler pour atteindre 5 milliards de DH», certifient les opérateurs. Il faut dire que si la moindre structure initiée par le secteur public doit être suivie par un laboratoire, comme l’imposent les règlements de consultation des marchés, il n’existe en revanche aucune obligation de ce genre pour le secteur privé.