BTP : grave pénurie de main-d’Å“uvre sur les chantiers

Les ouvriers qualifiés manquent à  l’appel dans tout le pays. C’est surtout à  Tanger que la situation est préoccupante.
Les professionnels estiment le manque entre 30 et 50% selon les villes.
Conséquence : les salaires ont augmenté de 30% voire plus pour certains profils.

Les promoteurs immobiliers, constructeurs et autres entrepreneurs du bâtiment s’arrachent les cheveux : la main-d’Å“uvre est devenue une denrée extrêmement rare, par conséquent aussi, chère. «Pour un chantier pour lequel nous avons besoin de 1 000 ouvriers nous arrivons difficilement à  en trouver ne serait-ce que 500», déclare un grand promoteur immobilier de la place qui indique que la crise est particulièrement grave dans le Nord du pays.

Il est vrai que la Fédération nationale du BTP tire la sonnette d’alarme depuis plusieurs années déjà , mais aujourd’hui la situation semble s’approcher dangereusement de la côte d’alerte. «Tous les profils d’ouvriers qualifiés manquent à  l’appel : maçon polyvalent, carreleur, conducteur et mécanicien d’engins, électricien, finisseur, plâtrier, ferrailleur, ferronnier, chef d’équipe et de chantier, etc.», s’inquiète Mostafa Meftah, directeur délégué de la fédération.

Chez les constructeurs, la pénurie engendre de sérieuses conséquences. «Pour un chantier que nous devons boucler en un an, il faut dorénavant ajouter un délai d’au moins trois mois», se désole Karim Lamrini, promoteur-entrepreneur.

évidemment, avec la rareté, les salaires des ouvriers qualifiés ont aussi enregistré une hausse substantielle : entre 30 et 33% depuis la dernière année. «Lorsqu’on tient un bon carreleur, on le rémunère entre 120 et 150 DH la journée.

Alors qu’il y a douze mois, il aurait difficilement obtenu plus de 80 ou 90 DH», poursuit M. Lamrini. Même son de cloche chez un entrepreneur spécialisé dans les ouvrages d’art : «Si la masse salariale représentait 17 ou 18% de notre chiffre d’affaires l’an dernier, elle grignote aujourd’hui une part estimée entre 20 et 25%».

Selon plusieurs autres intervenants contactés, la situation de la région de Tanger est particulièrement critique. «J’estime le taux de manque à  50 %, et la situation n’est pas près de s’améliorer», soutient un promoteur tangérois. Du côté de Casablanca et Marrakech, autres pôles de développement majeurs, le taux de manque tournerait autour de 30%.

Pression sur les marges bénéficiaires
Malheureusement, rien ne permet d’espérer que tout ira mieux demain. «Les centres de formation ne fournissent pas suffisamment de ressources. Et encore, lorsque nous tenons un profil précieux, il y a de fortes chances pour qu’il soit débauché par des recruteurs étrangers.

Ceux-ci poussent l’audace jusqu’à  se rendre en personne sur les chantiers», raconte Youssef Iben Mansour, vice-président de la Fédération nationale des promoteurs immobiliers (Fnpi).

Justement, la FNBTP est en train de finaliser les termes de référence pour lancer un appel d’offres, dont l’objet sera de mener une étude précise sur les besoins en main-d’Å“uvre des entrepreneurs d’ici 2012. «Il est très difficile de quantifier le manque et surtout d’y réagir, en l’absence de données précises et officielles», admet M. Meftah. Si tout se passe bien, les résultats de l’étude devraient être publiés pour l’automne.

Ils serviront d’ailleurs de jalon pour l’élaboration du prochain contrat-programme dont la formation sera un des principaux axes. Car si chacun des intervenants y va de sa théorie, tous s’accordent à  dire que c’est là  le talon d’Achille du secteur.

«Même avec l’OFPPT, nous n’arrivons pas à  dénicher les profils dont nous avons réellement besoin», déplore un entrepreneur. «Une année, nous avons tenté l’expérience et recruté une douzaine de personnes fraà®chement diplômées par l’office. Mais elles ne répondaient pas à  nos attentes.

Sur le lot, nous n’en avons gardé que deux». Et même si la FNBTP crée son propre centre de formation spécialisée en collaboration avec l’Office, il faudra être très patient. «Nous ne pourrons pas former plus de 500 ouvriers par année», prévient le directeur délégué.

Si le Maroc ne redresse pas rapidement la barre, il sera obligé d’importer cette main-d’Å“uvre. «Avec autant de Marocains au chômage, c’est complètement absurde!», lance un professionnel…sauf que l’on voit difficilement un diplômé chômeur aller travailler comme carreleur, même à  un salaire de 3 900 DH par mois !

En attendant, les entrepreneurs font avec ce qu’ils ont. C’est-à -dire qu’ils sont souvent contraints d’embaucher des ouvriers non qualifiés, qui sont «formés sur le tas». Une solution qui peut toutefois coûter cher, en termes d’efficacité, de temps et de risque d’accident. Cet entrepreneur spécialisé dans les routes a fait le choix du tutorat.

«Nous formons nos employés sur place. Pour les conducteurs d’engins, nous jumelons un conducteur confirmé à  un apprenti», confie-t-il. Pas question, évidemment, de confier à  des néophytes des machines qui valent jusqu’à  deux millions de DH. Mais le tutorat a un prix: «C’est un peu plus de 10% de la masse salariale globale», calcule l’entrepreneur.

Les entreprises qui travaillent sur plusieurs chantiers simultanément jouent à  la chaise musicale avec leurs employés. «Nous les affectons à  des endroits différents, selon l’urgence du chantier», témoigne le patron de la société spécialisée dans les ouvrages d’art.

D’autres essaient de maximiser l’apport technologique sur le terrain, une stratégie plus facile pour certains secteurs que pour d’autres, bien sûr. La construction de routes et le terrassement disposent d’outils bien industrialisés, mais le bâtiment beaucoup moins. «C’est une piste que la fédération de la promotion immobilière et ses membres étudient aussi. Certains cabinets proposent par exemple de travailler avec du béton coulé, ou encore des moules adaptés pour les poutres, les murs. Cela nous permet d’aller plus vite», soutient un grand de la promotion immobilière.

Les entrepreneurs essaient aussi de signer, quand c’est possible, des contrats à  indexation, afin de ne pas compromettre leur marge bénéficiaire. «Sinon on profite des opportunités ponctuelles. Si on trouve de la brique à  bon prix, on achète de grandes quantités et on les stocke. Mais encore faut-il avoir les fonds disponibles», explique l’un d’entre eux.

Jointe à  la flambée des matériaux de construction, la pénurie de main-d’oeuvre fait en effet fondre la marge bénéficiaire des constructeurs. «Parfois, pour les marchés publics, nous arrivons à  obtenir des révisions de prix ou de petites compensations. Mais c’est très délicat», rapporte cet entrepreneur.

Avec tout cela, le rapport de force entre employeurs et ouvriers a aussi changé. Les patrons doivent parfois faire preuve de plus de tolérance, et réfléchir avant de brandir la menace du licenciement. «Le rendement s’en ressent. Il y a des ouvriers qui nous menacent de plier bagages à  la moindre remarque», peste un patron d’entreprise.

Certains n’ont pas lésiné sur les moyens, et ont installé des caméras de surveillance sur les chantiers. «Si un ouvrier étire exagérément sa pause, le contremaà®tre est prévenu et vient directement vers l’ouvrier pour l’avertir», confie l’un des promoteurs.

Mais comment en est-on arrivé là  ? Pour Mostafa Meftah, il n’est pas surprenant que le secteur ait «perdu les pédales». «Déjà  avant 2002, le Maroc construisait à  un rythme soutenu. C’est-à -dire, bon an mal, an quelque 85 000 logements et 1 000 kilomètres de routes et autoroutes».

Mais voilà , le rythme s’est accéléré et les cadences ont doublé, voire triplé. «Et ceci sans aucune préparation pour la main-d’oeuvre». De nombreuses entreprises se sont aussi fait surprendre par leur propre rythme de croissance.

«Notre société enregistre des taux de croissance de 20 à  25% chaque année. Il faut embaucher du personnel d’encadrement, déployer nos équipes différemment, renégocier les délais de livraison, etc. Et ce n’est pas tout le monde qui arrive à  le faire», explique un spécialiste.

Quand on pense qu’il y a 111 milliards de DH de grands projets d’infrastructure qui sont dans le pipe et aux grandes réalisations qui sont programmées, au nombre de chantiers qui devront s’ouvrir et au nombre d’ouvriers que l’on devra trouverÂ…