Braquages : les banques sont-elles suffisamment protégées ?

Moins de 15 % de la totalité du réseau est équipé en vidéosurveillance et au mieux 26 % en télésurveillance
La course à la taille du réseau pousse à ouvrir des agences avec un effectif minimum : parfois 3 personnes seulement
Les budgets réservés à la sécurité vont de 70 MDH à 100 MDH.

Les informations ont tenu en haleine curieux et banquiers. En l’espace de quelques semaines, ce sont pas moins de cinq agences bancaires qui ont été braquées au Maroc. Le premier hold-up s’est déroulé dans une agence de BMCE Bank au quartier Al Oulfa à Casablanca. C’était le lundi 26 novembre dernier. Montant du butin : 970 000 DH. S’en sont suivis des braquages d’une agence Wafacash-Western Union à Kénitra et BMCI à Rabat-Océan. Le dernier en date concerne Attijariwafa Bank à Mohammédia (jeudi 6 décembre) d’où ont été dérobés 169 000 DH. En tout, ce sont près de 2 MDH qui ont été emportés par les malfaiteurs durant cette dizaine de jours. En août dernier, c’est une autre agence de la BMCI qui avait été braquée à Tanger et les malfaiteurs étaient repartis avec un butin de 1,1 MDH. Quelques mois plus tôt, dans le même quartier d’Oulfa, à quelques pas de l’agence BMCE braquée fin novembre, c’est une agence d’Attijariwafa Bank qui avait été victime d’un hold-up.
A chaque fois, le mode opératoire est identique. «Des individus, cagoulés, se présentent en groupe à une agence bancaire située dans un quartier sensible au moment où l’agence est très peu fréquentée. Ils choisissent en général des heures creuses, comme celle du déjeuner ou celle de la prière d’Addohr. Les malfaiteurs pénètrent au sein de l’agence, menacent le personnel et les clients avec des armes blanches, les ligotent même, s’emparent de l’argent et quittent le plus tôt possible le lieu du crime», explique ce directeur de sécurité d’une grande banque de la place, sous couvert d’anonymat, à l’instar de la majorité des personnes contactées par La Vie éco dans le cadre de cette enquête. D’autres n’ont même pas voulu répondre à nos questions, «pour des raisons de sécurité» , expliquent-ils. «Vous le comprendrez aisément, ces normes exigent de faire preuve d’une confidentialité absolue sur les process liés à la sécurité afin de garantir leur efficacité.», nous a répondu, non sans courtoisie, cette directrice de communication d’une banque de la place. Certes, tous les responsables bancaires contactés, sans exception, ne cachent pas leur inquiétude quant à la recrudescence d’une criminalité violente qui se professionnalise, mais de là à parler à visage découvert…
Les filiales des banques françaises mieux protégées ?
«C’est un fait. Le braquage des banques est devenu une pratique professionnelle, un métier», précise pour sa part cet officier de la police judiciaire. En effet, et selon des chiffres fournis par les autorités judiciaires, ces actes de braquage ont augmenté de 50% depuis le début de l’année 2007. Quelles sont les raisons de cette déferlante de violence ? Cette vague était-elle prévisible ? La réponse à ces questions n’est pas évidente, aussi bien de la part des professionnels de la sécurité, des banquiers que de la police. «En quelques mois, ces braquages et autres actes de violence ont poussé les banques à mieux appréhender la problématique de la sécurité», explique une source policière. Mais du côté des directions et services de sécurité des banques de la place, la mobilisation est cependant loin d’être coordonnée. Chaque banque en effet a concocté son propre «système de protection», même si une réunion a bel et bien été tenue au niveau du Groupement professionnel des banques du Maroc.
En attendant une stratégie plus concertée, chaque banque essaie de faire face à cette montée de la criminalité bancaire à travers notamment la hausse des budgets dédiés à la sécurité. La moyenne au Maroc est de l’ordre de 70 MDH. Un chiffre qui peut atteindre 100 MDH pour des banques qui ont davantage ce souci de la sécurité. «C’est un chiffre qui demeure inférieur à la moyenne mondiale. En Europe ou en Amérique du Nord, la sécurité est traitée comme étant un risque opérationnel, comme le stipule d’ailleurs Bale II. Chez nous, ce n’est pas encore le cas», commente ce directeur de la sécurité, qui compte une expérience de 18 années à l’étranger notamment.
En un mot, la sécurité physique des réseaux des banques n’a jusqu’à présent pas été LA priorité pour les banques marocaines. Explication simple, on concentre d’abord ses efforts sur les risques à probabilité plus élevée, comme celui d’un piratage du système d’information ou encore la mise en place de procédures destinées à se protéger contre les détournements que seraient tentés de faire son propre personnel (les cas sont légion). Les premières banques qui ont saisi l’importance de gérer la sécurité physique en priorité sont les banques adossées à des groupes internationaux. «La SGMB [devenue aujourd’hui société générale, voir P.49] gère la sécurité de ses agences selon les normes du Groupe Société générale qui reposent notamment sur les règles communément admises dans la profession bancaire» , précise un cadre de la SGMB, sans pour autant entrer dans les détails.
En matière d’organisation, certaines banques ont érigé la sécurité en direction relevant directement du top management et disposant d’un budget autonome, alors que chez d’autres, elle s’appelle «département » ou « service » attaché à la direction des achats, de la logistique ou des moyens généraux. De ce fait, les ressources humaines spécialisées manquent terriblement au secteur. «Rares sont les profils pointus dans le domaine. Les ingénieurs de la sécurité ne sont pas légion au Maroc. Les banques marocaines font plutôt appel à des logisticiens ou acheteurs pour gérer leur sécurité, ce qui est aberrant», souligne ce directeur des moyens généraux d’une institution bancaire (voir encadré).
Outre ce critère organisationnel, l’analyse des systèmes de sécurité des banques marocaines relève de nombreuses surprises. Les banques les plus braquées sont celles qui disposent du plus grand réseau d’agences. C’est le cas de la Banque Populaire et d’Attijariwafa Bank. S’agit-il d’une défaillance de leur système de sécurité ? Même si les deux banques n’ont pas voulu répondre officiellement à nos questions, des sources officieuses au sein de l’une d’elles a trouvé la situation tout à fait normale. Ces grandes banques sont en quelque sorte victimes de leur grande couverture territoriale. «Il n’y a qu’à voir les quartiers où s’implantent les autres banques pour trouver un élément de réponse. Nous disposons de l’un des plus grands réseaux d’agences dans tout le pays. En outre, nous avons pris la décision de nous implanter dans des quartiers populaires ou périphériques, et qui sont des zones sensibles d’un point de vue purement sécuritaire » , ajoute notre source.
Limitée à des cas isolés jusqu’à il y a quelques mois, la criminalité violente bancaire a mis à nu la fragilité des systèmes de sécurité de leurs réseaux externes. Si, selon les informations glanées par La Vie éco auprès des banques mais également auprès de leurs prestataires de service en matière de sécurité, notamment les multinationales Brinks et Group 4 Securicor, la quasi-totalité des agences bancaires sont équipées de systèmes d’alarme, ceux-ci ne sont branchés que le soir et les week-ends, c’est-à-dire en dehors des heures de travail. Or, les braquages ont lieu le jour, et durant les horaires d’ouverture des agences. En outre, ces systèmes d’alarme ne sont pas directement reliés aux commissariats de police, mais à un central géré par les entreprises privées de sécurité. «C’est une pratique courante dans le monde entier, essentiellement les pays où les taux de criminalité ne sont pas très élevés. Nous centralisons les alertes d’alarme de nos clients et nous nous déplaçons dans les plus brefs délais sur place pour constater la nature du problème. Dans 90 % des cas, la situation ne nécessite pas le recours à la police puisqu’en général c’est un employé du ménage, un petit animal ou simplement un changement de température suite à un défaut de climatisation qui déclenche l’alarme», souligne Abraham Ghazarian, directeur général de Group 4 Securicor.
La vulnérabilité augmente à mesure que le réseau s’étend
Des exceptions existent par ailleurs. En matière de télésurveillance, la BMCE affirme être pionnière. 100% de son réseau d’agences en plus de son siège sont reliés à un système central de télésurveillance. «Cela veut dire que nous connaissons à la seconde près tout ce qui se déroule au sein de l’une de nos agences» , précise-t-on auprès de la banque. Ce système est relié à un central au niveau d’une entreprise de sécurité privée et au niveau du siège aussi. A signaler que le taux d’équipement au niveau national en ces systèmes informatiques de télésurveillance est de l’ordre de 26%. Un taux qui baisse encore de dix points quand il s’agit de système de vidéosurveillance. Rares en effet sont les agences bancaires qui en sont équipées (15% uniquement). Aucune des banques de la place n’a un taux de couverture important. Le Crédit agricole a ainsi un taux d’équipement en caméras de 10 %. «Ce sont uniquement les agences les plus importantes ou nécessitant une sécurité maximale qui sont équipées de caméras» , commente un responsable de la banque faisant allusion à des agences situées en milieu rural notamment.
Mais, disons-le, la présence de ces caméras n’est pas totalement dissuasive. La preuve en est que l’agence BMCE Bank braquée à Oulfa à Casablanca en était équipée. «Ces caméras permettent à la police de reconnaître les braqueurs qui, de plus en plus, sont des récidivistes», explique ce policier. Pour pallier ces lacunes, la totalité des banques ont recours à la surveillance humaine, moins coûteuse. Il s’agit des vigiles et autres agents de sécurité recrutés par les entreprises privées de gardiennage. Mais là aussi la couverture n’est pas totale. «Nous disposons de près de 300 vigiles pour 350 agences. Certaines agences n’en sont pas du tout dotées alors que d’autres disposent d’un vigile le jour et un autre la nuit» , explique-t-on auprès du Crédit Agricole. D’autres banques comme le CIH adoptent cette tactique de deux vigiles pour une seule agence dans le cas où le risque est jugé grand. «Et en cas de problème, le prestataire n’a qu’une obligation de moyens et non de résultats» , explique un responsable de la sécurité.
A coté du dispositif physique, les différentes banques donnent une plus grande importance à l’assurance des fonds déposés. A cet effet, chaque agence bancaire est assurée à hauteur de deux ou trois fois le montant plafond de fonds qui lui est autorisé. Toutefois, «l’argent ne constitue pas un problème, la sécurité des employés est plus importante», estime ce directeur de la sécurité. Parfois, entre l’intention et la pratique, la différence est importante. Car devant la course à la taille, l’ouverture d’agences qui s’est accélérée ces dernières années pose un problème de ressources humaines. Le chef d’agence d’une banque, pourtant adossée à une banque étrangère, explique : «Souvent, on trouve des agences tournant avec seulement trois personnes : un chef d’agence, un caissier pour le front office et un employé en back office. Avec cela, on demande au chef d’agence, de faire de la prospection. Il arrive donc que l’agence se retrouve avec deux personnes seulement. Comment voulez-vous que les criminels n’en profitent pas ?» conclut-il, amer.