Blé tendre : les minotiers craignent une pénurie, le gouvernement temporise

Avec les droits de douane actuels et la flambée des cours mondiaux, l’importation est hors de prix.
Problème : le blé importé est nécessaire à  la
fabrication d’un pain de qualité.
Le gouvernement reconnaît le risque mais il juge la levée des
droits de douane prématurée.

Pénurie de blé ten-dre ? La profession meunière s’inquiète de plus en plus des risques de perturbations qui guettent ses approvisionnements en blés libres, en particulier le blé tendre, tant du point de vue quantitatif que qualitatif. Sur le plan quantitatif d’abord, le cumul de la collecte de blé tendre au 30 septembre 2006 s’élève à  près de 21 millions de quintaux, selon le bilan établi par l’Office national interprofessionnel des céréales et légumineuses (ONICL). Sur ce volume, 12,5 millions de quintaux sont destinés à  la fabrication de la farine subventionnée et leur commercialisation, pour cette campagne, semble s’être déroulée dans des «conditions meilleures que les années précédentes», en raison notamment de la mise en place d’un système d’appels d’offres en remplacement du système archaà¯que des ordres de livraison. Reste donc 8,5 millions de quintaux de blé tendre libre, éparpillés entre les commerçants, les coopératives et les minoteries. C’est cette quantité-là , il faut le savoir, qui sert à  fabriquer l’aliment quotidien principal du citoyen, c’est-à -dire le pain.

Or, disent les professionnels, cette quantité-là  est non seulement insuffisante mais en plus – et c’est le deuxième problème qui se pose – elle est de qualité très «moyenne». «Utiliser exclusivement le blé local, intrinsèquement bon mais dévalorisé par le mélange des variétés et des provenances ainsi que les conditions de stockage et de transport, c’est s’exposer à  des retours de marchandises de la part des clients, car la farine produite à  partir de ce blé seul ne répond pas au standard de qualité exigé par les utilisateurs et pour lequel, du reste, des moulins ont opéré des investissements afin de se mettre à  niveau en terme de qualité», explique un minotier.

Jusque-là , les professionnels meuniers, pour obtenir une certaine qualité de farine, procèdent à  un coupage adéquat entre le blé local et le blé importé. Or, il se trouve que la mise en place de droits de douane, à  hauteur de 130 % pour le blé tendre et 95 % pour le blé dur, depuis juin dernier – en attendant que la production nationale soit écoulée -, coà¯ncide avec une montée vertigineuse des cours internationaux du blé, rendant impossible toute importation, sauf à  en répercuter les surcoûts sur le consommateur. «Le problème, déclare un minotier, c’est que même dans le cadre des accords de libre-échange avec l’Union européenne et les USA, l’importation est pénalisante tant les prix sont élevés. D’ailleurs, l’appel d’offres lancé pour l’importation du blé américain a été déclaré infructueux».

Le projet de décret consacrant la baisse est sur le bureau du ministre de tutelle
C’est pourquoi, la profession meunière ne cesse, ces dernières semaines, d’interpeller les pouvoirs publics, leur demandant de lever les droits de douane, tout au moins d’en abaisser le niveau, estimant que les cours internationaux du blé constituent déjà  en eux-mêmes une protection suffisamment dissuasive. Dans les milieux de l’industrie meunière, on s’inquiète d’autant plus du maintien de cette protection douanière que, compte tenu de la situation actuelle du marché, expliquent-ils, «rien n’indique que les prix connaà®tront une accalmie : bien au contraire, tout laisse présager un renchérissement encore plus important des cours mondiaux dans les semaines à  venir».

Cette situation, les professionnels la jugent intenable : s’ils décidaient malgré tout d’importer, parce qu’il faut bien qu’ils fassent tourner leur moulin, l’écart entre le prix du blé local et celui du blé d’import dépasserait les 90 dirhams par quintal en ce moment, alors qu’il doit se situer dans une fourchette de 20 à  30 dirhams, comme convenu entre l’administration et les professionnels. Auquel cas, deux hypothèses : ou bien les moulins répercutent le surcoût aux consommateurs, et la baguette de pain ne coûterait plus 1,20 DH, ce qui signifierait une rupture de l’accord de modération existant, ou alors ils supporteraient eux-mêmes la différence, ce qui les conduirait de fait à  mettre la clé sous le paillasson.

Pour les minotiers, le maintien des droits de douane est d’autant plus injustifiable que non seulement le niveau des prix mondiaux est dissuasif, mais, en plus, ils se disent prêts, pour garantir l’écoulement du blé local libre, à  s’engager à  une utilisation proportionnelle de blé importé et de blé local. «Alors, qu’est-ce qu’on veut vraiment protéger ?», s’interroge un minotier.

Etablissant le bilan prévisionnel de l’utilisation du blé tendre au niveau de la minoterie industrielle, pour la période du 1er octobre au 31 mai 2007, date de clôture de la présente campagne de commercialisation des céréales, l’administration reconnaà®t qu’il y a un déficit de l’ordre de 8 millions de quintaux. Mais elle estime que ce déficit peut être couvert, en partie, par la collecte de la production nationale non encore commercialisée et, en partie, par des importations, en particulier dans le cadre des contingents à  tarifs préférentiels prévus par les accords de libre-échange avec l’Union européenne et les USA. C’est pourquoi, elle juge que la révision des tarifs douaniers, réclamée par les minotiers, interviendra certes – sans en préciser le moment – mais «ne revêt pas un caractère d’extrême urgence». Cela dit, des sources au ministère de l’agriculture ont confié à  La Vie éco qu’un projet de décret pour la baisse des droits de douane est déjà  sur le bureau du ministre, sans pour autant dévoiler le nouveau tarif qui sera proposé. Ces mêmes sources expliquent que le nouveau droit de douane dépendra du niveau des cours mondiaux au moment de l’adoption dudit décret.

Ce n’est évidemment pas l’avis des professionnels qui, à  l’occasion, rappellent la nécessité d’achever la libéralisation du secteur afin de permettre aux mécanismes du marché de réguler les conditions de commercialisation du blé local, à  travers une plus grande valorisation de la production nationale.