Blé tendre : les agriculteurs ne trouvent pas preneur pour leur récolte

Stockeurs, minotiers et coopératives mettent en cause la qualité du blé. Ils offrent entre 170 et 220 DH/q bien en deçà  des 290 DH recommandés par le ministère de l’agriculture. La mévente est aussi expliquée par les importantes réserves constituées à  partir des importations.

Deux mois après le début des moissons, les agriculteurs peinent à trouver des acheteurs pour leur récolte de la campagne 2010-2011. Organismes stockeurs, minotiers et coopératives semblent leur tourner le dos. Le phénomène n’est certes pas inhabituel puisque les importations ont toujours comblé le déficit de production, mais il a pris une ampleur qu’ils disent n’avoir jamais connue depuis plus d’une décennie. Et alors qu’ils sont pressés de vendre pour affronter leurs échéances ou disposer de liquidités pour leurs charges domestiques, seuls des intermédiaires leur offrent des prix dérisoires allant de 170 DH à 220 DH, alors que le prix de référence (qui reste indicatif) pour une qualité standard, fixé par le ministère de l’agriculture, est de 290 DH.   

On n’achète pas avant d’épuiser les importations

Que s’est-il donc passé ? La situation actuelle résulte de la conjonction de deux facteurs. D’une part, la qualité de la récolte. Les précipitations tardives de mai et juin derniers ont en effet causé des dégâts importants et variables, selon les régions (on parle de 40 millions de quintaux, soit 40% de plus que la campagne précédente). Résultat, pour le moment on s’abstient d’acheter local, en attendant d’épuiser les importations.
Abdellah M., agriculteur du côté d’El Gara, jure n’avoir rien (ou presque) écoulé de sa production depuis fin mai. Il a bien été approché par des négociants mais vu le prix qu’ils lui proposaient, il a préféré garder une bonne partie de sa récolte, après en avoir vendu à bas prix quelques dizaines de quintaux au souk pour faire ses achats.

Les minotiers disent vouloir respecter les normes de production de farine

Un autre agriculteur dans la même région affirme que sa production n’a que très peu souffert de germination car, contrairement à ses voisins, il a utilisé de la semence certifiée et a bien traité ses champs, ce qui ne l’empêche pas, pour autant, de rencontrer les mêmes difficultés de commercialisation.
Les minotiers, eux, confirment bien qu’ils ne sont pas disposés à acheter un blé qu’ils qualifient de germiné, mais assurent qu’ils sont à l’affût et qu’ils ne demandent qu’à trouver de la marchandise de bonne qualité pour la couper avec leurs réserves de qualité moyenne, comme les autorise la loi. Chakib Laâlej, patron des Moulins du Maghreb, s’en explique : «Pour respecter les normes de qualité de mes produits, je ne peux acheter que la matière première qui répond au poids spécifique et les agriculteurs le savent bien. Ceci étant dit, je suis demandeur de blé de qualité en ce moment, et je peux vous assurer que je n’en trouve pas».
Aziz Abdelali, DG de l’Office national interprofessionnel des céréales et des légumineuses (ONICL), l’organe étatique en charge de la régulation du secteur, reconnaît lui aussi qu’il y a un décalage entre l’offre et la demande. Mais pour lui, «il n’y a rien d’alarmant ou de totalement inhabituel».
Mais pourquoi un prix de 290 DH ? Pour Aziz Abdelali, du moment que l’Etat subventionne le secteur, il est bien normal de donner un prix indicatif à l’agriculteur. Autrement, minotiers, organismes stockeurs et même les négociants risqueraient de rafler indûment la subvention qui ne doit aller qu’aux seuls agriculteurs.

Les producteurs coincés par la loi de l’offre et de la demande

La grande perturbation intervenue cette année trouve son origine dans la germination, due aux pluies tardives, alors que le marché dispose de grandes réserves. Des stockeurs et des minotiers, explique un expert, sont même allés jusqu’à faire croire aux agriculteurs (en interprétant à leur manière la circulaire du 19 mai) que le blé dont le poids spécifique est inférieur à 75 kg/hl est inutilisable. Mais, là, le département a dû réagir par la circulaire du 15 juin relative à la commercialisation, modifiant et complétant cette circulaire du 19 mai 2011 et expliquant que ledit blé était bel est bien utilisable (voir encadré).
Maintenant, la qualité a un prix, explique un cadre du ministère de l’agriculture. Ce qui veut dire que minotiers, stockeurs et agriculteurs devront se plier à la loi de l’offre et de la demande et négocier, selon les besoins des uns et des autres dans un marché fluctuant, tout comme pour les autres produits. Le prix de référence, lui, n’est qu’indicatif et ne vaut que pour la qualité supérieure. En deçà de cette qualité, c’est le gré à gré qui prend le dessus.
L’autre grande mesure prise par l’ONICL est l’appel d’offres de 18 millions de quintaux destiné à produire la farine nationale de blé tendre (FNBT) subventionnée et destinée aux régions défavorisées. Bien entendu, cela n’a pas de lien avec le problème de la commercialisation de la récolte. Mais cette mesure aura le mérite de soulager considérablement les stocks des coopératives, des stockeurs et des minotiers. Et du coup, donner de l’appétit aux acheteurs des stocks des agriculteurs qui, eux, ne savent plus quoi faire de leur récolte.