Berenice Owen-Jones : «Je suis admirative, le Maroc a montré son côté humain et solidaire»

• Le Gouvernement australien reconnaît l’importance stratégique du Maroc en tant que hub régional entre l’Europe et l’Afrique, ainsi qu’en tant que leader au niveau du continent.
• Nous sommes des partenaires naturels dans les domaines du traitement et la gestion de l’eau et l’agriculture en zone aride.

 

Berenice Owen-Jones
Berenice Owen-Jones, Ambassadrice de l’Australie au Maroc

• Vous avez eu le temps de découvrir le Maroc depuis votre nomination en juillet 2017. Pensez-vous aujourd’hui qu’il peut y avoir des similitudes entre les deux pays sur les plans économique, géopolitique ou encore en termes de positionnement dans leurs régions respectives ?
Nous sommes deux pays très influents dans nos régions respectives. Le Gouvernement australien reconnaît l’importance stratégique du Maroc en tant que hub régional entre l’Europe et l’Afrique, ainsi qu’en tant que leader au niveau du continent. C’est pour cela que nous avons ouvert une ambassade à Rabat en 2017. En tant que premier ambassadeur d’Australie au Maroc, je vante la stabilité économique du Royaume, la modernisation de ses infrastructures, l’amélioration constante du climat des affaires et la vocation africaine du Royaume.
L’Australie est aussi une puissance régionale. Elle s’est imposée comme une force du G20 dans la région Asie-Océanie ; la tyrannie de la distance (l’Australie est à 17000 km de Londres) est maintenant une force de proximité. La montée en puissance de l’Asie et l’engagement australien plus prononcé sur les questions de sécurité dans la région Asie-Océanie a fait basculer l’Australie du statut de “quelque part en bas” [down under, comme disent ironiquement les Australiens en référence à la position de leur pays sur les planisphères] à une position plus centrale en termes géopolitiques.

• Comment jugez-vous aujourd’hui les relations économiques entre le Maroc et l’Australie ? Sont-elles satisfaisantes à votre avis ou, au contraire, elles pourraient être plus développées ? Quels sont les secteurs qui pourraient être dans l’immédiat les plus porteurs d’opportunités pour les opérateurs économiques de part et d’autres ?
Il faut le dire : les échanges commerciaux entre le Maroc et l’Australie demeurent modestes. Il me semble qu’il y a un important potentiel commercial non réalisé à cause de la distance et une méconnaissance des opportunités.
Au cours des trois dernières années, ici au Maroc, l’ambassade d’Australie, le Conseil d’affaires Australie-Maroc et l’Australian Trade and Investment Commission (Austrade) – l’organisme de promotion des exportations, de l’investissement et de l’éducation du Gouvernement australien, ont mis sur pied les fondements d’une relation économique plus dynamique. Nous œuvrons pour donner une nouvelle dimension au partenariat entre les deux pays, en fournissant des conseils, des services et en organisant des délégations dans les deux sens.
L’année dernière fut une année charnière pour les relations entre le Maroc et l’Australie. Notre Conseil d’affaires Australie-Maroc est maintenant bien établi. Après la signature du protocole d’accord entre le Royaume du Maroc et l’Etat d’Australie Occidentale, des visites ministérielles en Australie et des missions d’affaires dans les deux sens, les activités de coopération dans les domaines de l’agriculture, l’aquaculture et la gestion de l’eau et les échanges universitaires ont sensiblement augmenté.
Nous explorons d’autres pistes prometteuses, notamment dans des secteurs où l’Australie a une expertise d’envergure mondiale : les domaines des infrastructures, de l’exploitation minière, des énergies renouvelables et l’agroalimentaire, sans oublier l’éducation, la formation professionnelle et la télémédecine.
Dans certains de ces domaines, l’Australie et le Maroc partagent déjà leur savoir-faire et leur expertise. La semaine dernière, j’ai eu le plaisir de discuter avec Monsieur Saïd Mouline, Directeur-Général de l’Agence de l’efficacité énergétique sur la feuille de route australienne pour l’hydrogène.
L’Australie, comme le Maroc, est confrontée au stress hydrique. Nous sommes des partenaires naturels dans les domaines du traitement et la gestion de l’eau et l’agriculture en zone aride, comme l’a constaté le ministre de l’agriculture et de la pêche maritime, M. Aziz Akhannouch lors de sa visite en Australie en 2019.
L’éducation et la formation des jeunes est une autre piste prometteuse. La qualité de l’enseignement professionnel du secteur de la formation en Australie est reconnue dans le monde entier. L’Australie est la troisième destination favorite des étudiants internationaux et elle possède plus de mille universités et instituts de formations.

• Quelle appréciation faites-vous des opportunités que peut offrir l’économie australienne aux entreprises marocaines ? Pensez-vous qu’il y a de la place pour les produits marocains sur le marché australien ?
Le Maroc exporte déjà et de manière régulière des quantités importantes de phosphate, ce qui alimente les besoins en fertilisants de l’agriculture australienne. Aussi, vu la gastronomie très diversifiée présente en Australie, il existe aussi un marché important pour les produits agroalimentaires de haute qualité comme ceux du terroir marocain (par exemple le safran, l’huile d’argane et les dattes). L’aquaculture offshore australienne, notamment celle du thon rouge, importe aussi des produits d’alimentation pour les poissons et qui pourraient provenir du Maroc. Il s’agit des sardines et des anchois. Enfin, le tourisme marocain reste parmi les produits les plus attrayants pour les voyageurs australiens (plus de 35000 par an visitent le Maroc).

• De la même manière, comment les opérateurs et investisseurs australiens peuvent-ils tirer profit du marché marocain ? Qu’en est-il des entreprises australiennes implantées au Maroc ? Sont-elles nombreuses ?
Je note avec satisfaction un intérêt grandissant des entreprises australiennes envers le Maroc, mais il y a encore du chemin à faire. L’Australie est orientée vers l’Asie Pacifique, mais les investisseurs australiens commencent à réaliser que le Maroc est un tremplin vers l’Afrique et l’Europe. Il me semble aussi qu’ils ont beaucoup à apprendre de l’expertise africaine du Maroc.
La présence des entreprises australiennes au Maroc est donc à ses débuts et remonte à peine à une dizaine d’années. Ceci étant, il existe maintenant une présence sectorielle diversifiée. Les entreprises australiennes au Maroc ont réalisé d’importants investissements dans les secteurs de l’agriculture et des mines. D’autres entreprises sont présentes dans les études techniques, notamment les deux plus grands bureaux d’études australiens. Et, encore une fois, le tourisme est un secteur qui a attiré aussi l’un des plus grands opérateurs de voyages en Australie, qui ont choisi le Maroc pour implanter leur filiale régionale Europe et Moyen-Orient. Par ailleurs, de nombreuses entreprises australiennes opèrent sur le marché marocain à travers des agents ou des distributeurs. Ceci est le cas par exemple des produits agricoles et alimentaires : viandes rouges haut de gamme comme le black Angus et le Wagu, le vin, le beurre et produits similaires, les semences pour l’agriculture et les céréales. D’autres produits manufacturés sont aussi exportés vers le Maroc : équipements miniers, agricoles, hydrauliques et de chauffage solaire.
Le grand groupe australien Worley Parsons, qui dispose d’une expertise mondiale reconnue en ingénierie, approvisionnement et construction, et opère dans les secteurs de l’énergie, des hydrocarbures, des mines, des métaux, des produits chimiques et des infrastructures, est maintenant présent au Maroc depuis l’acquisition par ce dernier de la division ECR (Energy, Chemicals and Resources) de Jacobs Engineering.

• Actualité oblige, en pleine pandémie Covid-19, pourriez-vous nous dire un mot sur la stratégie suivie en Australie pour lutter contre l’épidémie ?
L’Australie a été un des pays qui a le mieux réussi à maîtriser la pandémie, avec seulement 7 000 cas et 100 décès répertoriés pour 25 millions d’habitants, grâce à une politique de test et de traçage (y compris une application pour smartphone) intensive.
Notre Premier ministre, Scott Morisson, a récemment dévoilé un plan de déconfinement en trois étapes pour faire revenir l’économie à la normale et de permettre à au moins 850 000 personnes de retrouver leur travail d’ici la fin juillet. Malheureusement, les voyages internationaux ne sont pas encore prévus. Vos lecteurs vont devoir attendre quelques mois avant d’aller découvrir l’Australie!
Dans la lutte contre la Covid-19, nous faisons appel à la meilleure ingéniosité australienne. Les premiers essais cliniques sur l’homme d’un vaccin débuteront cette semaine dans l’espoir qu’il soit prêt avant la fin de l’année.
La pandémie de Covid-19 est une menace mondiale qui ne peut être surmontée que par une action coordonnée. L’Australie continue de contribuer aux efforts internationaux de lutte contre la pandémie actuelle en octroyant un financement urgent et nécessaire, notamment par un financement de 170 millions de dollars pour soutenir les efforts de ses partenaires d’aide internationale en matière de prévention de la Covid-19 et d’intervention dans ce contexte
L’Australie a joué un rôle clé parmi une coalition de pays voulant une enquête indépendante sur l’origine de la pandémie. Il s’agit d’un appel à la collaboration pour équiper la communauté internationale des moyens lui permettant de mieux prévenir ou contrer la prochaine pandémie et assurer la sécurité de nos citoyens.

 

• Enfin, quel regard portez-vous sur ce que vous avez vu au Maroc en termes de stratégie de lutte contre la Covid-19 ?
Je suis admirative. Le Maroc a tiré les leçons de ce qui s’est passé en Europe et réagi rapidement et fermement – un modèle de réactivité. Les mesures prises par les autorités publiques pour gérer cette crise ont valu au Maroc – à juste titre – le respect de la communauté internationale.Le Maroc a montré son côté humain et solidaire. Le financement du Fonds dédié à la gestion de la crise a été généreux et sans compromis.La crise a également mis en lumière la capacité du pays, notamment dans l’industrie, à s’adapter, et à trouver des solutions. J’ai été très impressionnée par la façon dont les usines de textile du pays se sont mobilisées en un temps record pour fabriquer plusieurs millions de masques chaque jour. Quand le Maroc veut, le Maroc peut !

 

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