BCM-Wafabank : naissance d’un géant

En achetant OGM (Omnium de gestion marocain) le pôle financier de la famille
Kettani, la BCM récupère 35,25 % de Wafabank et 48 % de droit de
vote.
Juxtaposition des réseaux d’agences et des filiales, nouvelle structure
organisationnelle, effectifs : des dossiers épineux à régler
avant l’aboutissement de la fusion.

Le secret avait été bien gardé. On savait que Khalid Oudghiri, président de la BCM, aspirait à constituer un grand groupe financier, un «champion national» comme il disait. Mais personne ne pensait que les choses pouvaient aller si vite. Le lundi 24 octobre au matin, la BCM et la famille Kettani ont signé un accord qui permet à la première de prendre le contrôle du groupe Wafabank-Wafa Assurances. A la bourse de Casablanca, les titres Wafabank, Wafa Assurance et BCM sont suspendus à la cote, déclenchant une rumeur qui s’est répandue comme une traînée de poudre.
Les héritiers de Moulay Ali Kettani, fondateur du groupe Wafabank, cèdent à travers cet accord, leur pôle financier ; c’est-à-dire leur holding OGM (Omnium de gestion marocain), société de gestion de portefeuille intégralement contrôlée par Sopar (le holding familial de tête). OGM possède 70,4 % de Wafa Assurance qui est propriétaire à son tour de 19,71 % du capital de Wafabank. Elle possède également, en direct, 15,54 % de Wafabank(*). Au total, ce sont donc 35,25 % du capital de Wafabank qui passent entre les mains de la BCM. Et comme il s’agit d’actions anciennes, elles bénéficient d’un double droit de vote. En tenant compte de ce double droit de vote (48 % environ) et des alliances, la BCM a en fait pris le contrôle de Wafabank. Et elle ne compte pas s’arrêter là: son ambition est de créer une banque nouvelle à partir de la BCM et de Wafabank. La mise en oeuvre passera donc probablement par une fusion. C’est pourquoi la BCM cherchera maintenant à monter jusqu’à 100 % du capital de Wafabank.

L’opération a été menée dans la plus grande discrétion
Bien entendu, le montant de la cession n’est pas encore connu et ne représente d’ailleurs pas l’aspect le plus important de la transaction. Mais la facture finale sera importante. Selon nos estimations, à fin décembre 2002, la BCM disposait d’un «trésor de guerre» ( excédent de fonds propres) d’environ 3 milliards de DH qui sera probablement affecté en totalité à cette opération. En outre, une partie de l’acquisition au marché devrait se faire en titres BCM.
Tout comme la BCM, la famille Kettani a traité l’opération dans la plus grande discrétion. Les négociations ont duré tout le week-end et ont abouti lundi matin à la signature de l’accord. De source proche de la banque, on indique que même Abdelhak Bennani, président de Wafabank, n’a été mis au courant que dans la matinée du lundi. Pour autant, il ne devait pas être surpris par la décision des actionnaires majoritaires. En effet, depuis le début de l’été, on savait que le Crédit Agricole (français) ne lâcherait pas les parts qu’il détient dans le Crédit du Maroc (à travers sa filiale le Crédit Lyonnais). Dès lors, le projet de rapprochement Wafabank-Crédit du Maroc devenait illusoire et Wafabank désormais vulnérable.
Maintenant, il revient à Khalid Oudghiri de mettre en forme le grand groupe financier dont il a toujours rêvé, depuis qu’il est à la tête de la BCM.
Pour l’assurance, il hérite d’une compagnie qui totalise plus de 2 milliards de DH de primes émises et occupe la troisième place du secteur, avec 16,2 % des parts de marché, derrière le groupe Al Wataniya-RMA et Axa Assurance Maroc qui en contrôle respectivement
23 % et 19 %.

Les prochaines étapes

Sur le volet bancaire, BCM récupère une institution rentable et bien implantée dans le pays avec 181 agences. Les deux banques ont les meilleurs ratios de productivité du secteur et constitueront le premier pôle bancaire du pays, avec une taille et des ambitions régionales, et un groupe financier puissant. Pour les dépôts, elles totalisent 71,5 milliards de DH, contre 74,3 milliards pour le Crédit Populaire. En termes de crédits, le nouveau groupe occupe la première place avec 37 milliards de DH contre 28,6 milliards pour le concurrent.
La BCM et ses maisons mères ONA et SNI se sont montrés très audacieux. Mais la fusion avec Wafabank n’est pas une mince affaire. Il reste encore un gros travail avant que la nouvelle entité ne soit opérationnelle. En effet, l’opération initiée n’a de sens que s’il y a fusion et pour qu’il y ait fusion, la BCM va chercher à acquérir l’intégralité du capital ou convaincre les autres minoritaires à la rejoindre dans la future entité. Par conséquent, les tentatives dans ce sens ne sont pas à écarter dans les prochains jours. Selon différentes sources, cela prendra la forme d’une OPA qui serait déclenchée après la clôture des comptes 2003 et qui porterait sur le capital restant. De même, le Crédit Agricole (France), désormais partenaire de la BCM dans le nouvel ensemble, s’est vu proposer deux solutions, selon des sources proches du dossier : soit le décroisement (il reprendrait les 30% que le groupe Wafabank détient dans le Crédit du Maroc et la BCM reprendrait ses parts dans Wafabank), soit la constitution d’un grand ensemble qui comprendrait également le Crédit du Maroc. Affaire à suivre.
Par ailleurs, Moulay Ali Kettani et Abdelhak Bennani avaient fait de l’ex-CMCB (Compagnie marocaine de crédit et de banque), une marque forte, un symbole. Que deviendra Wafabank (la marque) en cas de fusion ? Des sources bien informées nous ont indiqué que la marque Wafa sera sauvegardée d’une manière ou d’une autre.

Parmi les dossiers épineux, figurent également les doublons.

D’abord il y a la juxtaposition des réseaux d’agences; il y aura quelques douloureuses décisions de fermetures.
Il faudra ensuite se pencher sur la juxtaposition organisationnelle : quelle nouvelle organisation cible sera retenue ? Un plan de convergence sera certes mis en place, mais il faudra au moins deux à trois ans pour aboutir au nouvel ensemble. Les nouveaux propriétaires sont devant un dilemme, comme toujours dans les cas similaires : aller trop lentement va faire pourrir la situation, accroître l’angoisse et démobiliser le personnel, perdre le bénéfice de la nouvelle dynamique ; aller trop vite risque de faire perdre la maîtrise. Un cas d’école.
Enfin les deux banques ont chacune des filiales qui travaillent dans les mêmes secteurs mais pour lesquelles les synergies opérationnelles devraient être immédiatement mises en œuvre.
Dans un tel contexte, c’est le personnel de Wafabank qui se sent menacé. Mais Khalid Oudghiri a rapidement indiqué à ses cadres (qui l’ont rapidement fait savoir) qu’il y a de la place pour tout le monde et que ce n’est pas la BCM qui absorbe Wafabank mais bien la constitution d’un nouvel ensemble à partir de deux grandes banques. Il a précisé en substance que l’opération est un projet maroco-marocain donc il n’est pas question d’être agressif à l’égard de Wafabank et de ses cadres.
* OGM possède également quelques biens immobiliers et divers titres de participation non stratégiques et non industriels. Contrairement à ce qui a été écrit ailleurs, « en exclusivité », la BCM n’a pas repris la totalité du groupe Kettani et surtout pas ses actifs industriels et agricoles.


Wafabank,une marque forte
L’histoire de Wafabank commence à Tanger où, en 1904, la Compagnie française de crédit et de banque crée, à travers sa filiale algérienne, la CACB (Compagnie algérienne de crédit et de banque). La CACB tisse, au fil des années, son réseau d’agences, premier et seul réseau bancaire du Maroc au lendemain de l’Indépendance. Il comptait à l’époque 38 agences. En 1964, la CACB est marocanisée et devient la CMCB (Compagnie marocaine de crédit et de banque). Quatre ans plus tard, en 1968, la famille Kettani en devient actionnaire majoritaire, avec pour chef de file feu Moulay Ali. Un personnage qui va marquer cette banque à jamais puisque, jusqu’à aujourd’hui, Wafabank est souvent appelée «la banque de Moulay Ali Kettani». A la fin des années 70, le top management se rend compte que la dénomination CMCB est un facteur qui entrave le développement de la notoriété de la banque. En 1985, avec l’accord de Moulay Ali Kettani, Abdelhak Bennani, qui n’était encore que Dg, décide d’adopter l’enseigne Wafabank. Entre 1985 et 1991, Wafabank entame une politique agressive axée sur la filialisation des métiers. Au fil des réussites, Abdelhak Bennani, devient l’homme de confiance de Moulay Ali Kettani et pratiquement seul maître à bord. En 1993, il réussit à introduire Wafabank en Bourse, avec succès.