Banques : après les années fastes, les nouveaux enjeux

Trois grands défis : course à la taille du réseau, installation dans d’autres pays, protection contre les risques nouveaux

Elles seront obligées de lever des fonds à long terme ou de titriser des créances.

L’année 2006 aura été incontestablement l’un des meilleurs crus dans l’histoire du secteur bancaire marocain. En témoignent, entre autres indicateurs, le triplement des résultats nets cumulés, à plus de 6 milliards de DH, la progression substantielle de l’activité tant à l’aune du total bilan, qui s’est apprécié de 16% pour atteindre 550 milliards de DH, que de l’encours des crédits qui affiche une hausse de 18% (327 milliards de DH) contre une moyenne de 7 % au cours des cinq premières années du millénaire ou enfin des dépôts qui suivent la même tendance. A côté de cela, on peut aussi relever la détente notoire du coût du risque et ses corollaires : un taux de contentieux tombé à 11%, voire moins de 6% pour les plus performants et l’amélioration du taux de couverture des créances en souffrance (71% contre à peine 50% en 2000).

Un guichet pour 7 300 habitants contre un pour 8 700 en 2000
Tout porte donc à croire que les banques sont entrées dans un cycle de forte croissance, alimenté par l’amélioration des fondamentaux économiques et du niveau de vie en général dont la faiblesse était, entre autres, incarnée durant longtemps par un taux de bancarisation inférieur à 25 %.
On serait tenté de croire, à tort ou à raison, que le secteur bancaire, de surcroît protégé par l’absence, de fait, de nouveaux agréments octroyés par Bank Al Maghrib, est devenu ce «pot à millions» de Balzac où l’on gagne à tous les coups ; que les banquiers dégagent des marges insolentes ; que le GPBM est resté un syndic pour garder le statu quo malgré les discours magnifiant la concurrence…
Ces points méritent d’être analysés. En fait, le secteur bancaire marocain est confronté à de multiples défis et enjeux, dont trois sont de taille : la course à la taille, l’ouverture sur l’Afrique et la protection contre les risques nouveaux.

D’abord la course à la taille. En effet, toutes les banques universelles marocaines ont accéléré depuis deux ans l’ouverture de nouveaux points de vente. D’un rythme maximal de 15 agences par an au début des années 2000, on est passé à 50 voire 70 agences par an pour les banques les plus dynamiques. Ainsi, les 223 ouvertures recensées en 2006 ont porté le réseau global à 2 446 guichets, soit, en incluant les 1 684 unités de Barid Al Maghrib, une densité bancaire d’un guichet pour 7 300 habitants contre 8 700 à fin 2000. Deux explications principales expliquent cette inflexion observée dès 2005. L’une est une sorte de réaction à la fusion entre Wafabank et BCM, qui a donné naissance à Attijariwafa bank dont le réseau est proche de 600 agences, sachant que le groupe Banques populaires affichait 610 agences au compteur il y a quelques jours.
Les poursuivants immédiats, faisant le deuil de toute possibilité de croissance externe significative, notamment BMCE Bank, n’ont eu d’autre choix que d’étendre le leur. Réconfortée par le succès de son plan volontariste 2005-2006, qui a porté le nombre d’agences à 325 contre 225 à fin 2004, la banque du groupe Benjelloun vient de hausser le rythme en 2007 à 70 agences/an. Lui emboîtant le pas, les deux filiales des banques françaises, BMCI et SGMB, ont également augmenté la cadence, mais de manière moins intense.

La deuxième explication à cette inflexion provient de ce constat très simple : pour soutenir la croissance vigoureuse des crédits aux particuliers (immobilier et consommation) et, dans une moindre mesure, de la clientèle des entreprises (financement de projets industriels et d’infrastructures, mise à niveau des PME…), il faudrait disposer d’un bon maillage du territoire qui colle à l’extension des périmètres urbains et à l’émergence de nouvelles villes satellites, et trouver les ressources les moins chères pour refinancer ces nouveaux encours. La martingale a été trouvée à travers l’ouverture de petites agences (3 à 4 personnes) dédiées essentiellement aux particuliers et professionnels, qui collectent au cours des premières années d’existence davantage de dépôts (de surcroît non rémunérés en grande partie) qu’elles n’octroient de crédits et coûtent moins cher (entre 4 et 5 MDH tout inclus). Ce surplus refinance la montée en puissance des encours d’autres branches et/ou d’autres unités de profit. C’est ainsi qu’avec un coût moyen effectif de refinancement largement inférieur à 2 %, les banques ont pu rivaliser en baisses de taux pour prendre des parts de marché en misant sur l’effet volume et sur la rentabilisation des crédits par la prolifération des produits d’accompagnement (bancassurance, monétique, frais de dossiers, conseils, etc.).

Afrique subsaharienne et Maghreb : des relais de croissance indéniables
Reste à savoir jusqu’où cette frénésie d’extension des réseaux se maintiendra ? Les banques sont tentées de mettre davantage l’accent sur les ménages à faibles et moyens revenus (quartiers périphériques, nouvelles agglomérations de logements sociaux). Elles sont aussi amenées à cibler une clientèle aux revenus non négligeables mais encore informels. Aujourd’hui, cette catégorie est logée entre le segment dit «grande masse» des banques, auquel elle n’est pas encore éligible (pas de fiche de paie, pas de patente…), et les associations de micro-finance dont elle a été généralement cliente dans un premier temps, mais elle aspire désormais à des services bancaires plus larges et/ou à des crédits plus importants (limite assignée aux associations: 50 000 DH).
L’ouverture sur l’Afrique constitue le deuxième défi. Conscientes de l’avancée dont elles disposent en matière de savoir-faire par rapport à leurs homologues de l’Afrique subsaharienne, sa partie francophone en particulier, et du Maghreb, et de l’énorme potentiel économique que présentent certains pays (taux de croissance élevé et bancarisation très faible), les groupes bancaires marocains nourrissent, depuis deux ans, de grandes ambitions continentales. Celles-ci, contrairement aux motivations purement politiques des banques publiques marocaines au cours des années 80 et 90, notamment la BMCE au Mali (avant la privatisation) et la Banque centrale populaire (BCP) en Guinée et Centrafrique, procèdent désormais d’une logique économique et financière.

C’est BMCE Bank qui a ouvert le bal des grandes conquêtes africaines en créant, en 2003, BMCE Ccapital Dakar qui devint rapidement la banque d’affaires de référence au Sénégal, avant d’enchaîner, en 2004, au Congo-Brazaville en devenant, à l’occasion d’une privatisation, l’actionnaire de référence de LCB (La Congolaise de Banques). Avec un top management marocain, cette banque quasi-moribonde en 2003 est devenue l’un des principaux moteurs de croissance et de rentabilité du pôle des activités à l’international de BMCE Bank (bénéfice de 30 MDH pour l’année écoulée contre 6 MDH un an auparavant). Ont suivi de près la prise de contrôle en 2006 d’une banque d’affaires en Tunisie (Axis Capital) et l’entrée en mai 2007, à hauteur de 35%, dans le capital d’AFH, structure mère de Bank Of Africa, troisième réseau bancaire de l’Afrique de l’Ouest. Cette appétence est loin de se dissiper puisque la banque est bien positionnée pour la privatisation de la Banque franco-tunisienne et disposerait d’une demi-douzaine de projets en Afrique.

Attijariwafa bank, elle, a jeté son dévolu, dans un premier temps, sur la Tunisie où elle a racheté en 2005, à plus de 300 MDH, les parts de l’Etat dans la Banque du Sud avant de mettre le cap en 2006 sur le Sénégal où elle a créé ex-nihilo Attijariwafa bank Sénégal et pris le contrôle, quelques mois plus tard, de la Banque sénégalo-tunisienne. Aujourd’hui, le «champion national» est engagé dans la restructuration de sa filiale tunisienne qui lui a coûté entre recapitalisation et provisionnement massif 100 MDH au titre de l’exercice écoulé et dans le rapprochement de ses deux entités sénégalaises.
Quant au groupe BP, il lorgne à son tour plusieurs nouvelles affaires en Mauritanie et au Gabon tout en bénéficiant de la montée en puissance de ses deux filiales historiques notamment la Banque Populaire maroco-centrafricaine qu’il contrôle à 62,5% du capital et dont la contribution au résultat consolidé du groupe a plus que décuplé en un an à 71,4 MDH en 2006.
Troisième défi, celui des risques nouveaux. Si les banques marocaines profitent d’un effet de «ciseau inversé», où la progression des PNB, notamment grâce à l’explosion des volumes, se conjugue à la détente substantielle du risque de crédit, il n’en est pas moins évident que des risques d’un genre nouveau pointent à l’horizon. A commencer par le risque de changes, consubstantiel à la détention de participations et d’investissement à l’étranger. En effet, à ce jour, les banques marocaines n’immunisent ni les montants investis (qui commencent à devenir significatifs) ni les flux qui en découlent (dividendes et autres revenus du capital). Seule BMCE Bank vient d’opter pour une gestion d’adossement aussi imparfaite que louable avec un emprunt en euros (équivalant à 2 milliards de DH) devant servir à financer la montée en charge de sa filiale londonienne et l’entrée au capital d’AFH/ BOA. A ce niveau, il est à rappeler que l’entrée en vigueur en 2008 des normes IFRS posera le problème de couverture avec plus d’acuité.

Enfin, il y a le risque de taux d’intérêt. Ce risque naît de la pression potentielle sur le PNB inhérente à une évolution défavorable des taux d’intérêt. A ce jour et malgré l’absence d’utilisations d’outils sophistiqués pour le gérer (swaps de taux, cap et floor, etc.), les banques marocaines pouvaient se permettre d’ignorer ce risque car la transformation monétaire est d’autant plus simple en période de baisse des taux et moins coûteuse quand le ratio crédits/dépôts est largement inférieur à 1 (surliquidité). Aujourd’hui, la donne change : la structure par durée des crédits s’allonge avec la montée en puissance du crédit immobilier (avec des maturités allant jusqu’à 30 ans !) et du crédit corporate à long terme (prêts syndiqués à OCP, Wana, Meditelecom et autres projets d’infrastructures). En face de ces actifs, les banques marocaines ne disposent que de ressources à court terme contrairement à leurs homologues européennes (obligations foncières, covered bond, plan d’épargne logement, etc.). Ce qui, a fortiori en phase de remontée vraisemblable des taux, les expose à un risque de taux de plus en plus conséquent.

Dans un avenir proche, on devrait assister à des sorties plus fréquentes des banques marocaines sur le marché financier pour lever des fonds à moyen et long terme (Attijariwafa bank et BMCE Bank ont déjà franchi le pas) et/ou titriser des actifs de tout genre, notamment avec la nouvelle loi en la matière qui devrait élargir le champ de la titrisation au-delà des seuls crédits hypothécaires.