Bank Al-Maghrib doit trouver une place dans le débat public national

Avis d’Expert : Larabi JAIDI, Economiste.

La gestion de la politique économique nationale sera confrontée dans les mois à venir à un débat sans précédent. Les fortes contraintes pesant sur la politique budgétaire conduiront à poser en termes nouveaux le rôle de la politique monétaire et du taux de change dans l’accompagnement de la croissance économique. Dans cet enjeu, le principe de l’indépendance de Bank Al-Maghrib sera mis à rude épreuve. L’indépendance de la banque centrale ne signifie pas l’absence de  lien avec les institutions politiques du pays. Bank Al Maghrib a des relations avec la plus haute autorité du pays, avec le gouvernement, avec le Parlement. Un rapport annuel est fait au Roi ; le ministre des finances est invité aux réunions du Conseil de la Monnaie ; les commissions des finances du Parlement peuvent à tout moment demander au gouverneur d’expliquer sa politique monétaire. Mais, malgré l’existence de ces liens, la banque centrale n’est responsable ni devant l’exécutif, ni devant le Parlement, ni devant aucune autre institution politique et cela par la volonté du législateur au Maroc. 

Devant qui donc, Bank Al Maghrib est-elle responsable ? Dans les démocraties occidentales, la responsabilité des banques centrales s’exerce aussi devant le Parlement et les opinions publiques. Elles doivent répondre aux exigences du code de transparence en matière de politique monétaire. Le dispositif est très complet en matière de communication à un large public : explications détaillées, en temps réel, des décisions ; publication chaque mois d’un diagnostic précis et circonstancié accompagné de conférences de presse du gouverneur ; auditions fréquentes et télévisées du gouverneur ou président devant le Parlement ; auditions devant les commissions spécialisées des chambres; explications aussi complètes que possibles données à la presse…

Indépendante, la banque centrale ne doit pas être isolée, au risque de nuire à l’efficacité même de sa mission. L’indépendance, c’est l’indifférence aux pressions d’où qu’elles viennent. Elle ne s’entend pas seulement comme l’indépendance par rapport au pouvoir politique, exécutif ou législatif. Elle doit se comprendre également comme une indépendance par rapport aux intérêts économiques et financiers particuliers ou collectifs. Elle n’exige pas le silence absolu des acteurs économiques ou politiques sur la politique monétaire. L’indépendance, c’est aussi le dialogue. Elle suppose l’aptitude à supporter la critique et à y répondre.

La responsabilité de la banque centrale exige donc, elle aussi, que ses dirigeants soient capables de dialoguer, voire de débattre, sereinement avec le gouvernement, le Parlement, les milieux économiques et les opinions publiques. Les pays qui ont la plus longue tradition d’indépendance de leur banque centrale, en premier lieu les Etats-Unis, montrent que cette tâche n’est pas insurmontable et peut même constituer un des leviers importants de la mise en œuvre de la politique monétaire.

Il est clair que la stabilité des prix et la stabilité financière sont d’une extrême importance et que l’autonomie d’une banque centrale est essentielle. Toutefois,  pour aller au delà de ces principes généraux, sur lesquels l’accord ne peut prêter à discussion, il convient de prendre en compte le caractère complexe d’une économie en développement comme la nôtre. Le fait est que la population ou l’opinion publique attend beaucoup plus des autorités dans le domaine économique que celle des nations développées. L’Etat doit à la fois promouvoir la croissance et garantir la stabilité financière. La banque centrale ne peut, de fait, travailler de manière isolée par rapport à l’Etat, tout particulièrement quand il y a un conflit entre la poursuite d’un objectif monétaire étroit et celle d’objectifs économiques plus vastes. Dans ce cas, la politique monétaire peut-elle être efficace sans synergie avec la politique budgétaire ? La stabilité des prix devrait-elle être la seule préoccupation de la politique monétaire ? Comment arbitrer entre croissance et inflation ? Des questions qui donnent matière à réflexion. Bank Al Maghrib doit trouver une place dans le débat public national. Son action de défense de la monnaie doit être comprise par les Marocains. Indépendante, la banque centrale doit exercer de nouvelles responsabilités. Il faut qu’elle s’acquitte de cette tâche, parfois délicate, mais combien nécessaire, d’explication de sa politique monétaire. Elle doit accepter le débat dans une période, il est vrai difficile pour notre économie.