Atlantic Dialogues : les experts ébauchent de nouvelles stratégies pour l’Atlantique

Les experts rappellent que l’Atlantique, dans sa dimension africaine, regorge d’opportunités convoitées par les économies avancées et émergentes. Le partenariat public-privé considéré comme un moyen de mener à terme de gros projets d’investissement. Repenser les politiques qui ont créé les inégalités, changer les modes de gouvernance et impliquer davantage les populations sont les trois moyens pour sortir de la crise des valeurs.

Fidèle à la tradition, la 5e édition de Atlantic Dialogues, organisée par OCP Policy Center et the German Marshall Fund of the United States, a été un cadre pour des débats de haute facture. Cette année, le think tank s’est assigné, de par le choix de la thématique centrale, un objectif scientifiquement très ambitieux, celui de «changer les schémas mentaux» en vue de trouver «des stratégies pour un espace atlantique en transition». Le choix, transversal et très générique, faut-il le dire, a naturellement obligé les 300 leaders influents issus d’institutions gouvernementales, d’entreprises, de think tanks et des médias venus de 50 pays, à traiter la majorité des thèmes d’actualité qui concernent les pays de l’Atlantique pour essayer de les appréhender sous d’autres perspectives, moins classiques.

S’exprimant lors de la séance inaugurale, l’ancien président argentin Alberto Eduardo Duhalde a assuré que malgré la multiplication des tentatives pour une intégration économique renforcée des pays de l’espace, les résultats restent en deçà des attentes.

L’inégalité, le mal qui déstabilise le monde

Pour lui, l’Amérique latine a toujours considéré le bassin pacifique plus stratégique que celui atlantique d’un point de vue géopolitique et économique. Cependant, l’Atlantique, dans sa dimension africaine, regorge d’opportunités convoitées par les économies avancées et émergentes qui y trouvent un nouveau relais de croissance devant l’essoufflement de leur modèle de croissance. Et pour cause, les taux de croissance les plus élevés à l’échelle mondiale sont enregistrés en Afrique.

Cela dit, la majorité des panélistes ont insisté sur la richesse des échanges culturels, intellectuels et économiques qui se font dans l’espace atlantique, et qui connaissent aujourd’hui une complète métamorphose en raison de la croissante interconnexion des flux mondiaux. A ce titre, comme le pensent plusieurs intervenants, la globalisation n’est pas en soi porteuse de risques économiques, mais constitue un élément qui sanctionne les mauvaises pratiques et récompense les bonnes. «L’apogée du commerce international des années 1990 et 2000 semble avoir touché à sa fin et revient vers un nouveau point d’équilibre inférieur», note un expert.

Au demeurant, la globalisation n’est pas remise en question ; c’est la manière dont elle a jusque-là été pensée et menée qui suscite le rejet. C’est ainsi qu’Adam Posen, président du Peterson Institute for International Economics, intervenant dans le panel «Tendances économiques et conséquences régionales de la mondialisation», soutient que le monde se dirige vers une rupture avec son passé en matière de promotion des principes de libéralisme et d’ouverture commerciale et financière. «Même les économies de l’ouest commencent à y renoncer, ne s’accordant plus sur les bienfaits de l’élimination des barrières aux flux de biens, de travailleurs et de capitaux. Ces changements auraient des effets majeurs sur l’architecture économique et financière mondiale, et remettraient en cause la durabilité du régime économique actuel», assure-t-il. Cette globalisation galopante a aussi apporté son lot d’inégalités. «Même les pays développés connaissent aujourd’hui des niveaux records en termes d’inégalités», estime Juan Montás, ministre de l’industrie et du commerce de la République dominicaine, qui nuance un tout petit peu son constat, en soulignant que «la richesse mondiale n’est plus aussi concentrée qu’elle l’était au début de la décennie 90».

Le hard power à lui seul ne peut suffire à régler les problèmes liés à la sécurité

Lors de la deuxième journée, les débats ont porté sur la finance du développement, la sécurité de l’Atlantique et le rôle des investissements en infrastructures. Les participants au panel «Repenser la finance de développement» dont Masood Ahmed, ancien directeur du FMI pour le Moyen-Orient et l’Asie centrale, et Luis Awazu Pereira da Silva, DGA de Bank of International Settlements, ont rappelé que 90% des ressources financières mobilisées reviennent aux pays en développement contrairement à ce que l’on pense. Selon eux, 150 milliards de dollars d’aides sont alloués aux pays en développement chaque année. «Le défi réside dans la mise en place d’une stratégie efficace à même de fructifier ces ressources et de pérenniser leur effet sur le développement», indiquent les experts.

Dana Hyde, CEO du Millenium Challenge Corporation (MCC), ajoute que la dimension du contrôle est très importante dans la réalisation des objectifs de programmes tels que le MCC et les SDG (Sustainable developpement goals). Ceux-ci doivent être évalués et contrôlés grâce à des indicateurs scientifiques. Ce qui augmentera la reddition des comptes de la part des gouvernements et finira par réduire la corruption. «Certes, il faut beaucoup de travail technique, mais la volonté politique est plus décisive dans la réalisation des objectifs de ces programmes», résume João Vale de Almeida, ambassadeur de la délégation de l’Union européenne aux Nations Unies.

Sur la thématique des investissements en infrastructures en tant que moteur de la compétitivité, Mark Brantley, ministre des affaires étrangères et de l’aviation de St Kitts et Nevis, a affirmé qu’ils doivent être accompagnés par un investissement massif dans le capital humain. Commentant l’expérience marocaine dans la promotion de l’investissement, Amina Benkhadra, DG de l’Onhym, a pour sa part mis l’accent sur la mise en place d’un cadre réglementaire transparent et propice à la prise de l’initiative, et ce, au diapason des standards internationaux. «La création d’une agence nationale dédiée à la promotion de l’investissement s’est montrée efficace dans son rôle de catalyseur», affirme-t-elle. Thierry Deau, investisseur qui a représenté le secteur privé dans ce panel et fervent défenseur des PPP, a invité les secteurs public et privé à développer des canaux de dialogue avec la société civile pour fructifier les investissements et tenir compte des considérations omises par les deux parties. De son côté, Brian Sandoval, gouverneur du Nevada, a indiqué que l’attraction des investissements dans son Etat est le fruit d’un dialogue entre autorités locales, système éducatif et investisseurs. Il a souligné qu’il faut associer les usagers finaux et tenir compte de leurs besoins au préalable dans n’importe quel projet d’infrastructures.

Plaidoyer pour un débat inter-religieux et intra-islamique pour traiter les réels problèmes

La session «Sécurité dans l’Atlantique: risques, fragilités et voies de résilience» a été rythmée par les interventions de Bernardino Leon, ancien émissaire de l’ONU pour la Libye, Michael Franken, vice-amiral commandant en chef des opérations militaires de l’Africom, Erika Ferrer, ambassadrice de la Suède au Maroc, et Youssef Amrani, chargé de mission au Cabinet royal. Durant cet échange, les intervenants ont distingué entre hard et soft power et se sont mis d’accord sur le fait que le hard power à lui seul ne peut suffire à régler les problèmes liés à la sécurité, et que ce n’est qu’en l’associant au soft power dans toute sa dimension (éducation, parité homme/femme, micro-finance, collaboration entre agences d’intelligence, etc.) que l’on pourra arriver à un résultat.

La troisième journée a commencé par une discussion avec Mohamed Boussaid, ministre de l’économie et des finances et Jack Markell, gouverneur du Delaware (côte Est des Etats-Unis) sur l’expérience des deux pays dans le développement du commerce transatlantique. Les experts se sont ensuite penchés sur la montée du populisme et les voies pour contrecarrer ce phénomène. Ils ont remarqué que ce courant prend de l’ampleur au moment où l’on s’y attend le moins (Brexit, Grèce, Espagne…). «Pour le cas des Etats-Unis, il est important pour le reste du monde de trouver un terrain d’entente, de réduire le fossé et ainsi coopérer sur les plans politique et économique», recommande Yascha Mounk, chercheur et conférencier à Harvard. Toutefois, les intervenants affirment que la situation actuelle peut être changée. Pour cela, l’Atlantique doit revoir les politiques qui ont créé les inégalités, changer les modes de gouvernance et impliquer davantage les populations.

Enfin, le dernier panel a échangé sur la relation entre le politique et le religieux. Pour les intervenants, la religion occupe une place importante dans l’identité, indépendamment des croyances. Lorsque la question a été posée à l’audience, 60% pensent que la religion a un rôle à jouer dans le processus de décision politique. «Les leaders religieux se doivent de revenir aux fondamentaux de la religion afin qu’elle puisse jouer le rôle qui lui est attribué. L’Etat doit également assumer la responsabilité d’accompagner les jeunes et leur montrer le chemin, tout en leur proposant un discours alternatif», recommandent les panélistes qui insistent sur le besoin d’un débat inter-religieux et intra-islamique pour traiter les réels problèmes.