Artisanat : Des métiers en voie de disparition

A Fès, l’artisanat est plus qu’un métier, c’est une tradition qui se transmet de père en fils et dans beaucoup de cas de «maâlems» à «sanâa» (ou snayîi). Que de fois a-t-on entendu l’expression «Que Dieu bénisse ceux qui nous ont appris le métier» ou encore le dicton qui stipule que la «Sanâe» (ou métier artisanal), s’il n’enrichit pas, comble au moins de bienfaits, donne la satisfaction, voire prolonge la vie…

Le fait est que la médina regorge d’ateliers et de petites usines où sont, à longueur d’année, confectionnés des trésors dont, certes, ceux qui les font connaissent la vraie valeur, comptée au nombre d’heures de travail, à la maîtrise du métier et à toute goutte de sueur versée au travail. Mais beaucoup aujourd’hui ignorent cette valeur. Il faut dire que bien avant la pandémie, ce secteur commençait déjà à perdre de son rayonnement. La disparition de bon nombre de «Mâalems» qui détenaient les secrets de l’art et du métier et le désintéressement quasi total de la jeune génération. Puis vint la crise sanitaire qui a mis à terre d’autres, forcés de mettre la clé sous le paillasson.

L’on vivait alors la mort lente et atroce de cet art qui pullulait au point que la médina, voire la ville entière, respirait l’artisanat à travers ses 40000 artisans (beaucoup moins aujourd’hui) qui s’activaient dans plus d’une vingtaine d’activités d’art et de production, répartis sur sept secteurs, dont on citera ici la poterie et la céramique ou «zellij» à qui toute la ville doit encore à ce jour, sa réputation ainsi que les tanneries dont les quartiers sont un musée à ciel ouvert et les fidèles gardiens de techniques ancestrales et une mémoire vivante …

En somme, ce ne sont pas moins de douze quartiers dédiés à l’artisanat, où les «maâlems» exercent une activité, jadis valorisante et prospère, et ce dans près de 1 300 ateliers et 117 «Fondouks», tous situés en plein cœur de la médina de Fès. Selon des chiffres de la Direction régionale de l’artisanat, Fès accapare ainsi, sur le plan des emplois, 6,9% de la totalité de la main-d’œuvre du secteur de l’artisanat au niveau national avec près de 80 000 personnes et occupe la deuxième place après Casablanca qui compte 200 000 employés dans le secteur, soit 17,6%. Le secteur du textile trône à la première place en ce qui concerne la main-d’œuvre avec 31%, suivi du cuir avec 21%, l’architecture traditionnelle (14%), le bois (9%) et les chaussures (7%).

Sur le plan de la valeur des exportations des produits de l’artisanat de Fès, elle a atteint, entre 2011 et 2020, plus de 315,8 MDH. Les Etats-Unis arrivent en tête des pays importateurs des produits de l’artisanat de Fès avec 140,755 MDH au cours des dix dernières années, suivis de l’Espagne (28,929 MDH) et de la France (28,925 MDH). Secteur clé de l’économie de Fès-Meknès, l’artisanat emploie près de 124 000 personnes. Plongé dans une crise sans précédent, l’artisanat a aussi été victime des effets désastreux de la crise sanitaire qui perdurent.

Une lueur d’espoir mais…

A l’aube de l’année en cours, Fès avait abrité un important atelier de travail dont l’objectif était d’établir un inventaire du patrimoine culturel immatériel relatif aux métiers de l’artisanat qui sont en voie de disparition. Ledit atelier organisé à l’initiative du ministère du tourisme, de l’artisanat et de l’économie sociale et solidaire et de l’UNESCO, entrait dans le cadre de la mise en œuvre de la convention de partenariat signée entre ce ministère et l’organisation onusienne, visant à mettre en place un système national de reconnaissance de l’ensemble de ces trésors humains vivants, ainsi que la sauvegarde de l’ensemble des connaissances et des compétences relatives aux métiers de l’artisanat, ainsi que la présentation de l’approche choisie pour ce faire en vue de documenter ce patrimoine et d’en définir ceux qui en détiennent les secrets et les compétences et la mise en place de mesures permettant de les reconnaître en tant que trésors humains vivants et les inciter à transmettre leurs compétences et leur savoir-faire aux générations montantes. L’atelier encadré par des experts et spécialistes de l’UNESCO, était aussi une occasion pour poursuivre et approfondir le débat sur les données, les besoins et les moyens que nécessitaient les premières phases de cette opération.

Parmi ces métiers ancestraux on peut citer les «selles brodées». Un métier jusqu’alors perpétué par la tradition équestre qui était derrière le développement d’activités artisanales liées aux chevaux et aux cavaliers. La sellerie artisanale en est la plus belle et prestigieuse illustration. Elle consiste à la réalisation de tous les éléments composants l’ornement du cheval. Beaucoup de métiers et de savoir-faire entrent ainsi dans la confection d’une selle artisanale composée, en principe, de six pièces et d’environ trente-six sous-pièces, avec des dessins brodés sur chaque pièce. Il existe cinq grandes catégories de selles artisanales selon la région. On parle ainsi du «Hasbi», de Marrakech, tout en cuir et brodé en fil de soie, du «Tlemçani», particulièrement apprécié dans l´Oriental, du «Cherdi», qui est la selle préférée dans la Chaouia, de la selle du Moyen-Atlas et du «Sem» et de «Lamkhafaf», de Fès, confectionnés de fils de soie naturelle ou artificielle. Ce métier tire son importance du fait que la fabrication des selles artisanales associent divers métiers et branches d’activités, tels que la borderie, le brocard, le feutrage, le tissage, le bois, la ferronnerie, le cuivre, la damasquinerie… Dans le temps, un maître sellier pouvait faire travailler et avait à sa disposition 80 à 100 brodeurs pour une selle artisanale de qualité qui prenaît en moyenne plus de vingt jours de travail.

Autre métier, autre décor, il s’agit du travail du «bois» dit «bois enrichie» dont l’émergence à Fès se situe entre la fin du VIIIe siècle et début du Xe, comme en témoigne une plaque en bois qui indique que certaines réparations ont été effectuées à la mosquée Al Qaraouiyyine, à l’époque Idrisside. Aujourd’hui, cet art qui fut une marque caractérisant cette ville est en voie de disparition, étouffé par un flagrant manque d’intérêt et une invasion technologique qui tue les traditions du «travail artistique» jadis très recherché et trop apprécié …

Quand on parle de l’existence aujourd’hui d’un seul et unique atelier de tissage, on pense directement au brocart. Autre métier d’une grande valeur historique et civilisationnelle qui est aussi en voie de disparition.

En effet, le brocart de Fès est une étoffe de soie de luxe rehaussée de dessins brodés d’or et d’argent selon les techniques propres à la ville de Fès. Ce tissage est une tradition disparue ailleurs en Afrique du Nord. Le dernier atelier confectionnant encore ce tissage se situe dans la Médina et est tenu par le dernier maître-tisserand du brocart en Afrique du nord, en l’occurrence Haj Abdelkader Ouazzani, qui du haut de ses 79 ans et faute de relève, répète inlassablement les mêmes mouvements depuis plus d’une soixantaine d’années, perpétuant ainsi une tradition millénaire d’un art sans égal. Le brocart de Fès tire sa particularité du fait qu’il se divise en deux sortes : «Albahja» et «Lekhrib». Les machines employées pour le métier du brocart n’ont subi aucun changement, on continue d’utiliser le métier de tissage du brocart appelé «mrema bejebbad» se composant d’un bâti de bois en forme de trapèze. Un châssis composé de demi-chevrons comparable à celui des tisserands habituels soutient les accessoires. Deux demi-chevrons, «rzula» descendent en plan incliné et supportent à hauteurs différentes deux rouleaux «mtawi» qui servent d’ensouples avec deux nappes de chaîne «sda», l’une pour le fond du tissu, l’autre pour le décor. Un levier «meftal» auquel est suspendu un contrepoids assure la tension de la nappe de chaîne supérieure. Ce savoir-faire remonterait au moins au XIIIe siècle à l’époque des premiers Sultans mérinides, il aurait été amené depuis la région d’Al-Andalus puis aurait émergé en s’imprégnant de l’art et de la culture marocaine. Mais, combien de temps pourra-t-il encore tenir ?

Il est aussi d’autres métiers artisanaux qui, à l’image de ceux cités ci-haut, meurent à petit feu. Il s’agit de la fabrication des fusils traditionnels ou «lamkouhla», de la fabrication des souffleurs, «arrabouz», dont tout un quartier était jadis dédié, du tannage du cuir «ziwani», dont la babouche ou «balgha» portait le nom et qui coûtait bien plus que les babouches ordinaires pour sa grande qualité, sa finition, sa couture bien rangée, sa souplesse et sa légèreté, au point qu’on disait qu’on pouvait plier une «belgha ziwaniya et la mettre dans sa poche» (certes, une poche de «serwal» traditionnel qu’on ne porte plus sinon à l’occasion, et non la poche d’un «jean»). Et enfin, la fabrication des «seaux en bois». Très présents jadis dans les hammams surtout, ces seaux, tout comme l’art et le savoir-faire de leur fabrication se voient disparaître chaque jour un peu plus sous un sauvage envahissement de vulgaires seaux en plastique qui laissent à désirer tant sur le plan esthétique qu’hygiénique. N’est-il pas donc grand temps de se tourner vers ces métiers, vers ce patrimoine qui contribue à faire, fait et fera encore partie de l’identité marocaine et caractérisé ce que sont les Marocains et «tamaghrabyte», la vraie.