Architecture d’une villa respectueuse : Avis de Rachid Haouch, architecte

Il a rêvé avec nous d’une villa contemporaine avant-gardiste car soucieuse des problématiques à  venir. Elle se veut éco-responsable. Au service de la collectivité, elle n’en demeure pas moins très personnelle.

Devenir propriétaire de son chez-soi demeure une priorité pour bon nombre de Marocains, lesquels rêvent d’habiter une belle et spacieuse villa qui abritera d’agréables moments de leur existence et qu’ils légueront à leur progéniture. Rachid Haouch est architecte DPLG, urbaniste DEA/DESS, paysagiste DPLG et expert en haute qualité environnementale. Il s’est prêté au jeu inhérent à ce Spécial. Nous lui avons donné «carte blanche» et, pour nous, il a bâti une demeure contemporaine qu’il considère comme idéale. Alors qu’en est-il ?

Selon Rachid Haouch, il s’agit d’abord de tout ramener à une évidence. A savoir que la villa est intrinsèquement liée à la ville, laquelle est elle-même divisée en quartiers dûment hiérarchisés qui comprennent des appartements, des villas et des palais. Le schéma traditionnel aristotélicien est circulaire. Cette cité idéale est donc un cercle dont le centre constitue le «must». Où se situe-t-on par rapport à ce centre ? Telle est la question qui a longtemps permis de loger les citadins à telle ou telle enseigne. Avec l’apparition et la montée en puissance du règne matérialiste, la problématique est devenue un enjeu sociétal, voire un véritable curseur social. L’idéal a donc épousé la matérialité du monde.

Le «plan libre»

L’argent est devenu la valeur suprême. Or, Rachid Haouch nous rappelle qu’à une période (celle de Palladio notamment), la villa s’est réconciliée avec la notion de nature. Une caractéristique que l’on retrouve également dans le style victorien. Notre architecte nous fait remarquer que tout individu vient à lui avec un bagage culturel et lui réclame sa villa idéale. Il convient donc à l’architecte de raisonner le client, lequel n’a pas forcément les clés adéquates, la bonne philosophie, nécessaires à définir les plans de cette villa idéale. C’est pourtant crucial, car comme le fait remarquer avec pertinence M. Haouch, la villa renvoie à la notion de «demeure, ce qui reste après mon passage ici-bas». Par conséquent, la villa idéale symbolise le positionnement de l’individu dans le temps. «C’est un dictionnaire à ciel ouvert, la conquête de l’immortalité. Cela renvoie aux notions de legs et de patrimoine», note Rachid Haouch. Pour ce dernier, il est important que cette maison soit évolutive. Pour ce faire, la notion de «plan libre» répond à cette problématique. De la sorte, le cloisonnement se fait concomitamment avec l’évolution du temps de l’être humain, de l’habitant, parallèlement au cycle naturel des quatre saisons.

Par exemple, une villa spacieuse convient à la cellule familiale élargie mais elle peut s’avérer trop grande, voire devenir un fardeau dès lors que l’on s’achemine vers notre fin, que l’on vieillit en couple ou seul. Pareillement, en hiver, on préférera demeurer au Sud, alors qu’en été, on privilégiera l’exposition au Nord. Cette maison évolutive liée à l’harmonie des quatre saisons est en quelque sorte une «villa nomade». Mais en 2013, à quoi ressemblerait-elle ? Pour Rachid Haouch, il va sans dire qu’elle doit répondre aux contraintes et aux défis de notre époque globalisée. La mondialisation a transformé notre planète en village et nous a fait prendre conscience avec une acuité particulière de la finitude du monde. «Je suis au Maroc tout en étant citoyen du monde. Il y a une relation très forte entre la parcelle où j’habite et la planète. L’infiniment grand rejoint l’infiniment petit», explique Rachid Haouch. Pour ce dernier, c’est là qu’il incombe à l’architecte de faire intervenir la notion de «haute qualité» qui implique que la citoyenneté du monde se substitue à l’individualité, voire l’individualisme exacerbé. Par extension, la notion de «demeure» transforme le legs naturel en héritage universel !

Concrètement, cette villa idéale devra intégrer les cinq référentiels de haute qualité environnementale, lesquels sont en quelque sorte les cinq piliers de protection de l’Homme universel. Ainsi, cette maison s’invite sur le sol en ne dérangeant nullement la parcelle biologique. Par exemple, le toit se fait jardin. De la sorte, je rends à l’habitat la partie prise à la nature, par le biais d’un toit-terrasse végétale. L’objectif étant de poursuivre la biodiversité. Suit l’obéissance aux cinq référentiels évoqués plus haut.

Cinq référentiels qualitatifs

Le premier est l’éco-construction. Pour notre expert, cette villa doit utiliser les matériaux locaux riches en inertie. C’est en quelque sorte le retour à une architecture vernaculaire. Ainsi, le mur est épais pour éviter au mieux l’utilisation d’énergie fossile. Elle est bien orientée pour se protéger des vents du Nord durant l’hiver et de l’Est en été (le fameux chergui). On profite de la lumière tout en se protégeant du soleil. Cette villa est également ouverte sur le paysage.

Puis vient l’écogestion de l’eau. «Il y a dix ans, notre pays comptait 2 000 litres de réserve d’eau par habitant. Aujourd’hui, il faut tabler sur 500 litres !», avertit M. Haouch. Il s’agit donc de récupérer les eaux de pluie, de procéder à un traitement des eaux usées via une mini-station locale, afin de les réutiliser notamment pour l’arrosage et les toilettes. Signalons que cela permet aussi de limiter le rejet dans le réseau collectif et de respecter la nappe phréatique.

En troisième lieu, on trouve l’écogestion de l’énergie. «Le Maroc dépense des dizaines de milliards de dirhams par an pour sa facture énergétique. C’est colossal !», s’exclame Rachid Haouch. Il convient donc de profiter au mieux des énergies gratuites que sont le soleil et le vent, via le thermo-solaire pour le chauffage et l’eau chaude sanitaire, puis l’éolien comme complément du photovoltaïque et les besoins en électricité (un minimum de vitesse du vent de 5 mètres par seconde). Par ailleurs, notons que l’excédent est alors rejeté dans le réseau. Cette maison est dite à «énergie positive». L’individu contribue au collectif. «La villa n’est plus une dépense mais devient une richesse solidaire», souligne justement Rachid Haouch.

On peut aussi résoudre des contraintes, comme par exemple celles inhérentes au changement climatique en périodes estivale et hivernale. Ainsi, notre architecte a songé à réintroduire d’antiques systèmes, tels les menzeh (de Marrakech) et malgat (égyptien) ; autrement dit des tours à vent. L’air est ramené sur de l’eau. Alors, l’hygrométrie de l’air augmente et rafraîchit les intérieurs. En parallèle, on fait appel aux systèmes des puits provençaux et canadiens et donc à la géothermie de la terre. Concrètement, on place une bouche d’aération positionnée au Nord à 3 mètres sous terre. La canalisation de l’air à 30°C se propage sur 40 mètres et se diffuse à 20°C à l’intérieur de la maison. «Combiné avec des tours à vent, ça devient un puits marocain !», s’exclame Rachid Haouch.
Le quatrième référentiel se rapporte à l’écogestion des déchets. C’est-à-dire que la demeure produit ses déchets mais les traite sur place. «Ici, nos déchets ont 80% de teneur en eau.

Nous produisons aussi 80% de déchets organiques», indique Rachid Haouch. Sa villa idéale comprendra donc un local de traitement spécifique, incluant des poubelles de tri dédiées au verre, au papier, au plastique et aux déchets organiques. Ces derniers seront pressés. Le jus s’évacue alors dans la mini station de traitement, tandis que la brique (déchet solide compacté) est incinérée dans un four à 1000°C, lui-même alimenté par le photovoltaïque. Résultat, on récupère de la cendre minérale. Au niveau de la collectivité, le gain est de 100%, puisqu’il n’y a plus de décharge, plus de service d’éboueur, de transport polluant…

Une maison sanitaire et salutaire

Pour finir, cette demeure développera l’écogestion du confort et de la santé. Pour ce faire, ses habitants profiteront au maximum de la lumière naturelle. Ils se passeront du chauffage l’hiver et de la climatisation l’été. Il s’agit d’une «maison passive». Côté santé, grâce à elle, on évite ce qui crée les COV (corps organiques volatils), lesquels causent notamment l’asthme et le saturnisme. Il est donc nécessaire qu’elle soit bien ventilée, parfaitement orientée. Il faut aussi éviter les peintures contenant du plomb (risque de saturnisme), les isolants à base végétale ou animale (causes de maladies pulmonaires), le radon dans les régions granitiques car cause de cancer, sans oublier les fameuses ondes radioélectriques.

Ceci dit, «comme il s’agit d’une villa vivante, il convient de veiller à bien la «manager» au quotidien», prévient l’architecte. Et ce dernier d’ajouter : «Cette villa idéale n’existe pas car il faudrait changer la société de façon radicale. A commencer par les plans d’aménagement urbanistique où il faut injecter les cinq référentiels du développement durable, afin de créer des écoquartiers qui engendreront la ville idéale où la villa idéale a naturellement toute sa place». Mais même si cette demeure est en quelque sorte utopique, son coût est néanmoins quantifiable.

En effet, selon Rachid Haouch, il serait de 5 à 15% supérieur à celui d’une villa classique… mais avec un amortissement perceptible dès la cinquième année, puisqu’on réalise une économie de 100% sur la taxe des déchets, puis de 50% sur les factures d’eau et d’électricité. «A partir de la dixième année, on obtient une maison gratuite !», s’exclame l’architecte, qui conclut de la sorte : «Imaginez ce que seraient nos villes, si on projetait cette maison idéale sur l’ensemble du pays. On ne manquerait pas le coche du développement environnemental du XXIe siècle, c’est-à-dire celui de l’économie verte». La pensée est là. Mettre la théorie en pratique est tout à fait possible. Reste la volonté politique de le faire. Mais là, notre rêve se fracasse contre une kyrielle d’écueils de diverses natures…