Alimentation : ces produits importés dont on pourrait se passer

Les importations alimentaires progressent en moyenne de 15% par an depuis 2005. La balance alimentaire est déficitaire depuis 2007. 30 à  35% des produits importés sont non essentiels. Les normes sanitaires et de sécurité sont des moyens de régulation des importations.

Malgré les performances de son agriculture, le Maroc importe beaucoup pour se nourrir. En particulier ces dernières années. La preuve, sa balance alimentaire, après avoir été longtemps excédentaire, affiche chaque année, depuis 2007, des déficits. Et ce n’est pas dû seulement à l’effet prix ; les volumes ont aussi augmenté. En moyenne, le taux de couverture des importations par les exportations (alimentaires), depuis 2007, s’établit à 86%. Ces deux dernières années, le taux de couverture se situe même bien en deçà : 73,8% et 72,9%, respectivement en 2011 et 2012 (voir graphe).

Sur les quatre premiers mois de 2013, la balance alimentaire est toujours déficitaire, malgré la hausse des exportations de 4,8%, à 12,4 milliards de DH, et la baisse des importations de 1,9%, à 14,1 milliards de DH (voir encadré).
C’est qu’avec les multiples accords de libre-échange conclus avec des partenaires étrangers, les importations, dans bien des cas, sont devenues plus compétitives, du moins en termes de prix. Cela expliquerait, au moins en partie, le rythme élevé de la croissance des importations, comparativement aux exportations. En effet, alors que le taux de croissance des importations est passé d’une moyenne de 3,3% par an entre 2000 et 2004 à 15% entre 2005 et 2012, celui des exportations a progressé de 1% à 8,7% par an sur les mêmes périodes. D’où cette interrogation récurrente : le déséquilibre de la balance alimentaire (et de la balance commerciale en général), est-il causé par la faiblesse des exportations ou l’importance des importations ? Cela ressemble en quelque sorte à l’histoire de l’œuf et de la poule : qui a précédé l’autre, qui a généré l’autre !

Le fait est que, ces dernières années, le Maroc connaît un déficit de financement (de son économie) de plus en plus élevé : -10% du PIB en 2012, -8,1% en 2011, -4,5% en 2010, -5,4% en 2009 et -5,2% en 2008. Et le déficit structurel de la balance commerciale en est évidemment la cause principale. Mais si, s’agissant des produits énergétiques, des biens d’équipement et des demi-produits, le Maroc n’a pas d’autres choix aujourd’hui que de les importer, sous peine de pénaliser sa croissance, on peut s’interroger sur l’achat en devises sonnantes et trébuchantes au moins de certains produits alimentaires. Soit dit en passant, le propos ici ne concerne pas les céréales et le sucre, dont les importations permettent de combler le déficit de production locale (entre 4 et 6 millions de tonnes par an, suivant l’état de la récolte), ni le thé et le café qui ne sont pas produits localement.

Problème d’articulation entre l’agriculture
et l’industrie

Le rapport sur le commerce extérieur (version définitive) que vient de publier l’Office des changes pullule en effet de produits dont on peut dire au minimum qu’ils font doublon avec les produits locaux. Quelques exemples pour illustrer le propos. En 2011, par exemple, le Maroc a importé pour 562,54 MDH de dattes, pour près de 500 millions de viandes et d’abats comestibles, 348,6 millions de pâtisseries et autres préparations à base de céréales, 312 millions de conserves de légumes, 270,2 millions de pomme de terre, et la liste est encore longue… Sur les 42 milliards de DH de facture alimentaire en 2012, soit 10,8% de la totalité des importations, il y aurait au moins 30 à 35% dont la pertinence, à défaut d’être discutable, peut se discuter. L’observation vaut aussi pour certains produits finis de consommation (comme, à titre d’exemple, les produits de parfumerie ou de toilette et autres préparations cosmétiques, dont la valeur à l’importation a culminé à plus de 1,4 milliard de DH), mais ce n’est pas le sujet, pour l’instant.

Toutefois, si l’on peut s’interroger sur certaines importations effectuées depuis des contrées lointaines (pomme de Chili, banane de l’Equateur, miel de Cachemire…), il reste que ce sujet pose aussi la problématique de l’articulation entre l’agriculture et l’industrie. Le fait que le pays importe des conserves de légumes, des jus de fruits et de légumes, des conserves de fruits et confitures et d’autres préparations alimentaires, indique bien que le secteur agro-industriel est en difficulté. D’ailleurs, cela apparaît nettement dans certaines grandeurs le concernant. En effet, la valeur ajoutée de l’industrie alimentaire et tabac dans le total des valeurs ajoutées est en moyenne de 4,1% depuis une demi-douzaine d’années. Et ce niveau est en légère baisse par rapport aux premières années de la décennie 2000 (4,3%).

Certes, avec plus de 4% dans la richesse nationale (hors impôts et taxes), ce secteur pèse plus que les autres branches du secteur industriel, mais elle est loin de son potentiel. Surtout, ces grandeurs sont dans une tendance baissière, selon les statistiques du ministère du commerce et de l’industrie. Par exemple, la valeur ajoutée des industries agroalimentaires a été nulle en 2011, et elle a même baissé de 1% en 2008. Les exportations, elles, n’ont progressé que de 1% en 2011, après une baisse successive en 2009 (-7%) et 2010 (-3%). Sur le premier tiers de cette année, les exportations agro-industrielles ont certes repris (+18,9%), mais dans ce rythme qui paraît élevé, il y a évidemment l’effet de base.

Produire plus et mieux pour satisfaire le marché

Bref, réduire la facture alimentaire passe aussi (donc pas seulement) par l’amélioration des performances des industries agroalimentaires. Le contrat programme que les professionnels de cette branche industrielle sont en train de préparer s’inscrit précisément dans cette orientation. Ces unités devraient pouvoir non seulement tenir face à la concurrence des importations, mais aussi prospérer. Parce que, ce dont il s’agit, ce n’est pas seulement de répondre à la demande locale, c’est aussi de gagner des marchés à l’international. Et le rétablissement de l’équilibre, voire de l’excédent de la balance alimentaire passe par là. Car, il faut bien l’admettre, la limitation ou la maîtrise des importations, alimentaires ou autres, ne peut plus se décider par de simples oukases du gouvernement. Les quelques possibilités que l’OMC offre aux pays pour se protéger des importations anormalement élevées et préjudiciables à l’industrie locale sont bien connues (comme la défense commerciale, en particulier). Et l’actuel gouvernement y a recouru plusieurs fois depuis son installation, mais pour des produits autres qu’alimentaires (papier, rond à béton, contreplaqué…). Les normes sanitaires et de sécurité sont aussi un autre procédé permettant d’agir sur le rythme des importations comme le font d’ailleurs les Etats-Unis.

Tout cela est évidemment intéressant ; il est certain néanmoins que la seule manière, la plus efficace en tout cas, de consommer local, c’est de produire plus et mieux. Il faut le dire en passant, de nombreux pays sont aujourd’hui confrontés à un flux massif des importations. Cela fait le bonheur des consommateurs, qui accèdent à toutes sortes de produits à des prix parfois plus que raisonnables, mais les mêmes consommateurs protestent lorsque les entreprises qui les emploient commencent à réduire leur effectif ou même à fermer, parce que bousculées par la concurrence. Le cas de la France est emblématique de ce point de vue. C’est le dilemme de la mondialisation…