«Le Maroc peut faire 8% de croissance, à  condition…»

L’existence de rentes domestiques augmente le prix des biens non échangeables et donc le taux de change du pays. Pour améliorer la compétitivité, une dévaluation doit être accompagnée de profondes réformes structurelles n Le Maroc accuse un gros retard en matière d’éducation.

La publication des derniers chiffres du chômage par le Haut commissariat au plan a coïncidé avec la présentation d’un rapport de la Banque mondiale intitulé «Emplois ou privilèges, libérer le potentiel de création d’emplois dans la région Moyen-Orient/Afrique du Nord». Un simple hasard qui remet sur la sellette les difficultés du Maroc à créer suffisamment d’emplois. Dans son rapport, l’institution pointe le déficit de productivité qui a un impact direct sur la compétitivité. L’une des solutions préconisées est d’encourager la concurrence sur le marché des biens non échangeables (transport, mines et immobilier…) dont les prix ont des répercussions directes sur le taux de change. Shantayanan Devarajan, économiste en chef, MENA, Banque mondiale, revient sur ces questions en mettant en évidence les rigidités qui brident la croissance au Maroc.

– La Banque mondiale vient de présenter un rapport sur le potentiel de création d’emplois au Moyen-Orient et Afrique du Nord. On y relève que les politiques publiques restreignent la croissance de la productivité et, au final, la création d’emplois. Pouvez-vous nous préciser le constat de la banque ?
Les biens et services non échangeables (transport, communication, secteur financier) coûtent plus cher au Maroc que dans les pays concurrents. Ce surcoût augmente le prix des intrants pour le secteur exportateur et donc affecte la compétitivité des entreprises marocaines.  Certains pays concurrents du Maroc bénéficient d’un régime de change plus flexible, permettant ainsi une fluctuation continue du taux de change en fonction de l’évolution des termes de l’échange et de la politique macroéconomique suivie. Au Maroc, la politique de change fixe ne permet pas cette flexibilité. La question des biens non échangeables plus coûteux  se traduit alors par une baisse de compétitivité, une moins bonne performance à l’exportation, des déficits extérieurs plus élevés et in fine une pression sur les réserves de change. Cette situation a été parfaitement illustrée en 2011 et 2012. Evidemment, il y a de bonnes raisons qui font que le Maroc ait adopté un régime de change fixe (par exemple, la maîtrise de l’inflation) mais en même temps il faut reconnaître que ce régime peut avoir des inconvénients sur le long terme lorsque, toutes choses égales par ailleurs, il provoque une augmentation du taux de change effectif réel du pays.  
 
– Une dévaluation serait-elle la panacée pour le Maroc ?
La compétitivité d’un pays est un sujet complexe qui ne peut se résumer en une seule variable. La productivité du pays par exemple a un impact direct sur la compétitivité. En même temps, le rôle du taux de change ne peut être ignoré. Certains pays ont été capables de relever le défi de la compétitivité dans le cadre d’un régime de change fixe; mais je dois dire que les marges de manœuvre dans ces cas sont très étroites et requièrent  notamment une gestion rigoureuse de la politique budgétaire. Bien entendu, la dévaluation n’est pas une panacée. Si vous avez par exemple un monopole dans un secteur non échangeable, vous ne pouvez pas régler vos problèmes de compétitivité par une dévaluation. Il faut d’abord encourager la concurrence dans le marché domestique.
 
– A quels secteurs faites-vous allusion dans le cas marocain ?
Ce sont soit des secteurs régis par des législations spécifiques, comme les agréments dans le transport, les mines; des secteurs fermés à la concurrence, comme un certain nombre de services aux entreprises, ou encore des secteurs pas nécessairement réglementés, mais où la rente existe tout de même en raison d’asymétries d’information et de comportements et d’habitudes de collusion (l’exemple de l’immobilier vient à l’esprit). L’existence de rentes domestiques ne fait qu’augmenter le prix des biens non échangeables et donc le taux de change du pays. En effet, le taux de change n’est jamais que le prix relatif entre les biens échangeables et les biens non échangeables du pays.
Pour revenir à la question de savoir si le taux de change peut apporter un soutien à la compétitivité, la réponse est: cela dépend des politiques d’accompagnement. En ce moment, par exemple, il y a une augmentation des termes de l’échange favorable pour le Maroc en raison de la baisse du prix du pétrole. Comment ces gains seront-t-ils utilisés ? Pour encourager l’offre exportable ou pour stimuler la demande interne ? Le même raisonnement s’applique avec une dévaluation : si celle-ci ne s’accompagne pas de réformes structurelles visant à renforcer une offre exportable compétitive, elle risque de ne pas servir à grand-chose. Elle peut éventuellement comprimer les importations, encourager une substitution par de la production nationale, mais si celle-ci n’est pas compétitive, l’effet de la dévaluation sera faible. Par contre, si vous accompagnez cette dévaluation de réformes structurelles, par exemple de renforcement de la concurrence, il peut y avoir des effets plus importants et durables sur la compétitivité et les exportations.
Toujours dans la même lignée, les objectifs du gouvernement en matière industrielle, notamment à travers le Plan d’accélération industrielle, sont très ambitieux. Si l’on compare la trajectoire qui est proposée au phénomène historique que l’on connaît, il faut alors remonter aux années 70 et se déplacer en Asie du Sud-Est pour observer des phénomènes de décollage industriel similaires. Ce qui est intéressant à noter dans ce contexte, c’est que partout où le décollage industriel a été possible, il a été précédé d’une dévaluation du taux de change effectif réel, mais surtout je dirais de réformes structurelles ambitieuses, notamment de l’enseignement pour pouvoir remplir les usines avec une main-d’œuvre qualifiée; la politique de sous-évaluation temporaire  du taux de change réel jouant un rôle d’accompagnement et de facilitation.
 
– Mais une dévaluation, ça génère une perte de pouvoir d’achat, des mécontentements, en particulier dans le contexte actuel de décompensation totale des produits pétroliers…
Tout choix de politique économique fait en général des gagnants et des perdants avec, il faut le souhaiter, beaucoup plus de gagnants que de perdants. Ceci étant, les perdants doivent être pris en compte et parfois pris en charge. La Banque mondiale a proposé d’accompagner le processus de décompensation des produits énergétiques par la mise en place de filets sociaux en utilisant les structures existantes dans un premier temps, comme le Ramed, et ensuite en améliorant le système institutionnel pour cibler de façon efficace les populations nécessiteuses.
Avec les technologies de l’information, la question des transferts monétaires ciblés n’est pas difficile à résoudre. Il est possible de diminuer les risques de détournements et de corruption avec la technologie existante en effectuant des transferts via téléphones cellulaires comme on a pu le faire dans d’autres pays, comme le Kenya.
Pour revenir aux aspects structurels, je dirais qu’en matière d’économie, le Maroc a réalisé des gains importants, notamment sur le plan macroéconomique, mais un des grands défis reste l’éducation, le capital humain. Aujourd’hui, les indicateurs de l’éducation au Maroc sont proches de ceux de pays à revenu faible. Le Maroc figure parmi les pays en développement qui dépensent le plus en matière d’éducation en pourcentage du PIB. Pourtant, les résultats restent à améliorer, non seulement en termes de qualité, mais aussi en termes d’accès à l’éducation, notamment au-delà du primaire. En termes de résultats des concours internationaux d’évaluation de la qualité de l’éducation, tels que le TIMSS, le seul pays dans la région MENA qui fait moins bien que le Maroc, c’est le Yémen.
 
– Pourquoi ces mauvais résultats malgré l’importance des dépenses d’éducation rapportées au PIB ?
Je dirais que c’est entre autres une question de gouvernance, notamment de reddition des comptes, et de suivi de la qualité de l’enseignement. Par exemple, on relève dans certains pays que malgré l’absentéisme ou parfois la faible performance de certains enseignants, il n’existe pas de mécanismes de suivi et de responsabilisation et, a contrario, pas de mécanismes de récompense ou de motivation pour les enseignants performants et assidus.
 
– Comment faire évoluer le système ?
Il faut d’abord encourager la concurrence dans le marché domestique, pas seulement dans les textes mais aussi dans leur mise en œuvre. Par ailleurs, il faut s’attaquer aux problèmes de l’éducation et de la santé, en renforçant notamment les mécanismes de redevabilité. Les taux d’absentéisme, les passe-droits et autres pressions ne doivent plus exister dans les services publics. Cela ne doit pas forcément passer par la privatisation. On peut imaginer, par exemple, la distribution de “bons” avec lesquels les citoyens, notamment les plus vulnérables, peuvent “acheter” des soins ou de l’éducation là où ils veulent, où ça les arrange. Cela permettra d’encourager un peu la concurrence parmi les prestataires de services de santé ou d’éducation. Aujourd’hui, si vous habitez dans un village et que l’enseignant ou que le médecin s’absente, vous ne pouvez rien faire : il n’y a qu’une école, qu’un seul établissement sanitaire !
 
– Malgré tout, pensez-vous que le Maroc est capable de réaliser des taux de croissance élevés ?
Le Maroc a du potentiel. Si les réformes nécessaires sont faites, on peut espérer un taux de croissance durable de l’ordre de 6% ou même 8%. A son niveau actuel, d’autres pays l’ont fait. Pourquoi pas le Maroc ?