«L’Afrique a besoin de développer ses propres capacités de financement»

Les banques du continent disposent d’importantes ressources non exploitées. Le commerce intra-africain peut permettre au Maroc d’élargir son tissu productif et d’améliorer la composition sectorielle de son économie.

Dans son Rapport économique sur l’Afrique 2015, la Commission économique pour l’Afrique (CEA) des Nations Unies se penche, pour l’essentiel, sur les éléments de promotion de l’industrialisation en Afrique en s’appuyant sur les expériences des économies industrialisées et émergentes, ainsi que sur les tentatives d’industrialisation de l’Afrique après l’indépendance. La CEA plaide pour une «utilisation stratégique et séquencée des politiques commerciales en vue de stimuler le commerce intra-africain et la construction des chaînes de valeur régionales» afin de renforcer les capacités et le potentiel des industries africaines. Dans une interview accordée à La Vie éco en marge de la conférence du Global development network (11-13 juin), Adam B. Elhiraika, directeur de la Division des politiques macroéconomiques à la CEA, revient sur les grandes lignes du rapport.

L’édition 2015 du rapport économique sur l’Afrique est intitulée «L’industrialisation par le commerce». C’est comme l’Histoire de l’œuf et de la poule. Qui est-ce qui est à l’origine de l’autre ?

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les politiques en faveur de l’industrialisation de l’Afrique ne datent pas d’aujourd’hui. Dès les premières années de leur indépendance, un certain nombre de pays africains ont mené de véritables efforts en matière d’industrialisation. Le problème est que ces efforts ont été déployés par vagues successives. Le processus d’industrialisation de l’Afrique ne s’est donc pas fait de manière continue. Aujourd’hui, le commerce est en mesure de donner un élan considérable à ce processus d’industrialisation. Pour répondre à votre question, on peut dire que le commerce n’est pas à l’origine de l’industrialisation, mais qu’il peut fortement encourager celle-ci. C’est ce rôle du commerce en tant que facteur de stimulation et d’accélération de l’industrialisation en Afrique qui a été mis en évidence par le rapport. 

La CEA plaide pour la stimulation du commerce intra-africain, alors que  la plupart des pays n’ont que des matières premières à vendre ou sont concurrents sur le peu de produits manufacturés qu’ils proposent. Que faire ?

Il y a de cela trente ans, on nous enseignait, dans les manuels universitaires qui nous parvenaient de l’Occident, qu’il ne pouvait y avoir de complémentarité entre les pays africains. Il s’agit d’une grave erreur, car lorsque les économies se développent et que les investissements touchent différents secteurs d’activité, chaque pays développe des particularités qui lui sont propres. Ces particularités constituent des atouts pour ces pays qui peuvent en tirer avantage, en procédant à la production de marchandises qu’elles vendront aux pays voisins. Par exemple, l’Ethiopie produit du ciment à un prix inférieur aux autres pays de la région, elle peut donc l’exporter à ses voisins. Le Kenya, pour sa part, fabrique un grand nombre de produits qu’il vend également à ses voisins. Il s’agit notamment d’habits, de produits à la consommation tels que le savon, ainsi que de certains médicaments. Quant à l’Afrique du Sud, elle produit des marchandises destinées à tous les pays du sud de l’Afrique : habits, produits électroniques, voitures, etc.

Dans ce domaine, que pensez-vous de l’approche en matière de coopération menée par le Maroc avec certains pays d’Afrique subsaharienne ?

Je pense qu’il s’agit d’une politique judicieuse qui aura des retombées positives, aussi bien pour le Maroc que pour les pays d’Afrique subsaharienne. Aujourd’hui, le Maroc a pris conscience de l’importance d’établir une coopération économique avec les pays d’Afrique, en particulier avec les pays d’Afrique subsaharienne. Le Maroc a désormais la possibilité d’importer de ces pays des produits bruts, de les transformer en produits industrialisés et de les réexporter vers d’autres marchés. De même qu’il a la possibilité d’exporter ses produits agricoles vers les pays d’Afrique du Nord, mais aussi vers les pays d’Afrique subsaharienne. Je pense que le Maroc pourra tirer parti du commerce intra-africain, ce qui va lui permettre d’élargir son tissu productif, ainsi que la composition sectorielle de son économie. D’ailleurs, le Royaume a récemment signé des conventions commerciales avec un certain nombre de pays d’Afrique subsaharienne, ce qui va ouvrir les marchés africains aux exportations marocaines, ainsi que le marché marocain aux produits africains. 

Dans le même esprit, que pensez-vous de l’intégration économique maghrébine ?

Malheureusement, l’intégration économique entre les pays du Maghreb Arabe est plus faible que dans le reste du continent. Cela n’est pas dû au fait qu’il n’y ait pas de complémentarité entre les pays d’Afrique du Nord, mais s’explique par des facteurs politiques et sécuritaires. A titre d’exemple, les frontières terrestres entre le Maroc et l’Algérie sont fermées depuis longtemps, ce qui entrave les relations commerciales entre ces deux pays. Il est donc temps pour les pays d’Afrique du Nord d’envisager sérieusement la réouverture de leurs frontières et d’abolir toutes les entraves à leurs échanges commerciaux. Il y va de l’intérêt de l’ensemble des populations de cette région.

Parmi les messages clés, la CEA souligne dans le 5e point : «(…) les politiques commerciales doivent encourager le dynamisme des entreprises bien établies et promouvoir l’efficacité des industries naissantes en les protégeant temporairement de la concurrence internationale». Les pays africains étant liés par les accords de l’OMC et différents accords bilatéraux, leur est-il facile de se protéger sans renier leurs engagements ?

Nous n’avons jamais appelé à la violation des accords commerciaux, mais à la mise en place de politiques intelligentes, dénommées «smart policies». Ces politiques ont pour but d’aider les investisseurs locaux à améliorer leur compétitivité. Il s’agit en l’occurrence d’aider le producteur local à réduire ses coûts de production, afin qu’il puisse augmenter ses bénéfices. Cela passe par la mise en place d’infrastructures propices, ainsi que par des mesures d’aide, notamment financières, visant la promotion des ressources humaines et l’amélioration de la production. L’objectif recherché est que le producteur soit d’abord compétitif sur le marché local, puis sur le marché régional et, enfin, sur le marché international. Les mesures de protection préconisées par la CEA consistent à limiter au maximum l’importation de produits finis, d’autant plus que les droits de douane de ces produits sont souvent inférieurs à ceux des produits semi-finis. Par ailleurs, les pays africains les moins avancés ont la possibilité de mettre en œuvre la «politique de la valeur ajoutée», appelée aussi «local content policy». Cette politique peut-être suivie par les Etats sans entrer en confrontation avec les règles de l’OMC. Elle consiste à demander à tous les producteurs d’ajouter une valeur aux produits de base. Je citerai, pour exemple, le cas du Botswana qui a exigé des entreprises chargées de l’extraction du diamant de procéder au nettoyage et au découpage de celui-ci. Grâce à sa politique de contenu local, ce pays a pu générer environ 3 000 emplois et augmenter son PIB de plusieurs millions de dollars grâce aux seules activités de coupe et de polissage de diamants. Il n’en reste pas moins qu’en raison de leur faible capacité de production, la plupart des pays africains ne profitent que très partiellement des règles de l’OMC et des accords commerciaux signés avec l’UE et ce, malgré le fait que ces accords leur donnent la possibilité d’exporter un grand nombre de produits, avec une exemption totale des taxes douanières.

Sur le même registre, beaucoup d’observateurs soulignent que le Maroc n’a pas profité des accords de libre-échange signés avec l’UE, les Etats-Unis et la Turquie. Est-ce votre sentiment ?

Je n’ai pas de données précises à ce sujet, mais je pense que le Maroc doit renforcer son potentiel, afin d’être en mesure de bénéficier de l’ensemble des avantages que lui procurent ces accords de libre-échange. Il doit également s’assurer que les accords de libre-échange qu’il a signés ne portent pas atteinte à ses relations commerciales avec les pays d’Afrique. 

Vous n’évoquez nulle part la problématique du financement alors qu’il faut investir pour s’industrialiser. Quelles sont les mesures préconisées par la commission ?

Cette année 2015 est très importante pour tout ce qui a trait à la problématique du financement. En effet, du 13 au 16 juillet prochain se déroulera le 3e congrès mondial du financement à Addis-Abeba (Ethiopie). Au sein de la CEA, nous avons réuni en mars dernier, à Addis-Abeba, des experts africains pour discuter de la question du financement. Ces experts sont arrivés à la conclusion que l’Afrique a les moyens d’opérer un saut qualitatif en matière de financement, dans la mesure où elle dispose d’énormes ressources économiques non encore exploitées. Il faut dire qu’au cours des dix dernières années, l’Afrique a réussi à doubler les financements en provenance de sources internes. A titre d’exemple, les recettes fiscales du continent sont passées de 123,9 milliards, en 2002, à 527,3 milliards de dollars en 2012. Le pourcentage de l’épargne par rapport au PIB est passé d’environ 16%, il y a 15 ans, à 23% aujourd’hui. De même que nous avons observé une augmentation significative des dépôts bancaires, à tel point que les dépôts non exploités (surliquidité ou «excess reserves») s’élèvent, à l’heure actuelle, à environ mille milliards de dollars. Enfin, nous avons remarqué une augmentation très importante des transferts de fonds des travailleurs africains à l’étranger, qui sont devenus la principale source de financement externe, dépassant les investissements directs étrangers. En définitive, l’Afrique a besoin de développer ses propres capacités et d’ériger des institutions à même de promouvoir le financement des projets.

 Sur le même volet, plusieurs études font état de la fuite des capitaux. Dans un rapport conjoint Banque Africaine de développement-Global Financial Integrity publié en 2013, on relève qu’entre 1220 et 1350 milliards de dollars sont sortis illicitement  du continent, de 1980 à 2009. Quelle stratégie adopter pour endiguer ces flux illicites ?

En Afrique, le volume des flux illicites varie de 50 à 100 milliards dollars par an, ce qui dépasse largement l’aide étrangère et les investissements directs étrangers dans le continent. Cette fuite des capitaux trouve son origine dans des opérations liées au commerce, la corruption, ainsi que les transferts non officiels et les détournements de fonds. Cependant, la responsabilité de ce phénomène ne peut pas être imputée uniquement à l’Afrique, mais revient également aux pays qui accueillent ces flux illicites. C’est la raison pour laquelle il a été créé, au sein de l’Union Africaine, une commission spécialisée dans l’étude de la fuite des capitaux, sous la présidence de l’ancien président sud-africain Thabo Mbeki. Cette commission a visité un grand nombre de pays en Afrique, en Europe et en Amérique du Nord, afin de mieux appréhender ce phénomène. Suite à cette visite, il a été décidé d’adopter un certain nombre de mesures, telles que la lutte contre la fraude fiscale, la facilitation de l’accès des Etats aux informations relatives aux transferts de fonds, ainsi que la fin du secret bancaire. Il n’en reste pas moins que ces mesures sont insuffisantes et qu’il faut davantage de coopération, sur le plan juridique, entre les pays africains et leurs partenaires en Europe, en Amérique et en Asie. L’important est de se mettre d’accord sur les mécanismes à mettre en place pour stopper la fuite des capitaux et pouvoir rapatrier une partie des flux illicites. Mais il est tout aussi important, pour les pays africains, de lutter en interne en œuvrant à améliorer leur gouvernance économique.

Qu’en est-il de la question du financement de l’agriculture en Afrique ?

Le problème du financement de l’agriculture en Afrique est étroitement lié à celui des infrastructures : routes, moyens de transport, de communication, électricité…, qui ont un impact direct sur la production et la commercialisation des produits agricoles. De ce fait, lorsque l’on observe le secteur de l’agriculture traditionnelle qui souffre d’un grave déficit en infrastructures et en services de base, on remarque que les risques de financement sont élevés, alors que le revenu est faible. Il en résulte que le financement du secteur de l’agriculture en Afrique est, lui aussi, très faible. Afin de remédier à cette situation, les gouvernements doivent, en premier lieu, s’atteler à améliorer les infrastructures et, par la suite, favoriser les investissements dans le domaine de l’eau et de l’irrigation. Il s’agit là d’un point très important, car c’est grâce à l’irrigation que, dans un pays comme l’Ethiopie, près de 20 millions de personnes ont pu améliorer leur rendement agricole. Ce qui les a aidés à sortir de l’état d’extrême pauvreté et de famine. De même que l’amélioration des infrastructures et des services agricoles de base est susceptible de drainer les investissements du secteur privé. Pour preuve, ce secteur participe aujourd’hui au financement de l’agriculture dans plusieurs pays d’Afrique dont le Kenya, l’Ouganda, la Tanzanie et l’Ile Maurice. Grâce au financement du secteur privé, la production agricole dans ces pays se développe, se diversifie et s’adapte de mieux en mieux à la demande internationale.