Al Hoceima, deux mois après le séisme

La peur reste présente. Une secousse de 3,2 degrés a été
ressentie le 16 avril.
Sur les 10 000 maisons que compte Al Hoceima, 2 000 propriétaires ont déposé
une demande d’expertise de leur habitat et attendent toujours.
En attendant la création de l’agence urbaine, les chantiers restent
bloqués.

Deux mois après le séisme du 24 février, des tentes sont encore dressées sur la place Mohammed VI à Al Hoceima. Surréaliste? Pas vraiment si on sait que vendredi 16 avril, à 8h30, une réplique de 3,2 degrés sur l’échelle de Richter s’est encore fait sentir. Cette information précise, on n’a pas eu besoin d’attendre le JT de 20 heures ou d’appeler le Centre d’études géophysiques pour l’apprendre. Elle circulait dans la rue en temps réel.
Même dispersées, les tentes occupent le paysage de manière plus évidente à la campagne. En effet, aux alentours, il n’y a plus de bâtisses et, sous la tente, on s’affaire jour et nuit et pour longtemps encore car les anciennes maisons en pisé ne sont plus que ruines. Le souvenir du séisme est encore présent, relayé par la peur d’une répétition du cataclysme. C’est normal quand on sait que les ruraux ont payé le plus lourd tribut au séisme.
A l’Est d’Al Hoceima, du côté des communes d’Aït Kamra, Rouadi et Izemouren (à ne pas confondre avec Imzouren qui se trouve à une douzaine de kilomètres au sud d’Al Hoceima), le douar Aït Daoud a perdu 58 personnes (sur 600 à 700 âmes), le douar Tazaghine 48 (sur 500 âmes) et le douar Aghbal, à Rouadi, a enterré 22 personnes sur une population qui n’en comptait pas plus de 300.
A Aït Kamra, on n’a pas encore délivré le certificat de décès de 3 morts sur les 205 recensés dans le bilan définitif du dernier tremblement de terre, faute de requérant…
Il n’en demeure pas moins que la population a d’autres préoccupations. Les citoyens de la région attendent en fait avec impatience une chose, une seule : que l’Etat leur construise ou leur réhabilite des maisons. Mohamed El Fakiri, président de la commune d’Aït Kamra, se fait l’écho des 12 000 habitants éparpillés sur les 54 km2 de la collectivité locale. «Ici, dit le président de la commune, nous vivons de l’agriculture à côté de quelques épiceries qui pourvoient aux besoins de la population. La totalité des ressources de la commune vient de la TVA et se monte entre 1,3 et 1,6 MDH. Une fois les salaires des 12 employés payés, le conseil ne dispose plus que de 200 000 à 300 000 DH qu’il ne sait comment affecter vu le nombre de problèmes à gérer. Avec un terrain agricole très accidenté et le manque d’eau pour l’irrigation, les perspectives sont sombres».
Les membres du conseil de la commune, qui ne compte aucun analphabète (trois licenciés chômeurs en sont membres), sont du même avis et souhaitent que leur commune soit rapidement dotée d’un lycée et d’un centre de formation professionnelle à côté des 3 groupes scolaires et du collège, qui hébergent déjà les élèves du village et des hameaux avoisinants.
Il suffirait de peu de choses pour changer la face de la région. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si le tracé de la rocade méditerranéenne passe par là. Si cette route est réalisée, la prospérité de la région ne serait alors qu’une question de temps. En effet, l’agriculture, l’élevage et l’arboriculture sont autant de secteurs où les investissements pourraient se déployer. Les MRE originaires de la région qui leur doit une fière chandelle pour leur assistance, pourraient cesser de mettre leur argent dans des projets à Tanger, Tétouan ou ailleurs.
Le discours est le même dans les autres communes rurales : sentiment d’exclusion, faiblesses des ressources et tout à attendre de l’Etat.
A Al Hoceima même, deux mois après la catastrophe, Boudraa, président du conseil de la ville, est confronté à une urgence : répondre aux demandes des citoyens qui veulent savoir si leur maison est encore habitable ou s’informer de la nature des renforcements à y engager. «Jusqu’à présent, seules 200 maisons ont été diagnostiquées et il a été établi que 80 d’entre elles présentent des risques à des degrés différents. La ville ne dispose que d’un ingénieur en bâtiment et d’un architecte. Les crédits que l’Etat avait affectés à cette opération d’expertise, confiée notamment au LPEE, semblent s’épuiser. Les bénévoles jettent l’éponge à leur tour et on ne peut pas le leur reprocher. Que dire alors à tous les citoyens qui demandent à la ville un diagnostic de leurs habitations et qui se déclarent prêts à y engager des dépenses eux-mêmes pour assurer la sécurité de leurs familles. Or, il y a bien 10 000 maisons dans la ville d’Al Hoceima. Si, à Dieu ne plaise, nous ne répondons pas à leurs sollicitations et qu’ils subissent des dommages à cause de cela, ils sont en droit d’engager des procès contre la ville qui n’aurait pas fait face à ses responsabilités.»

Les habitants attendent tout de l’Etat et beaucoup des émigrés

Alors, pourquoi la ville n’engage-t-elle pas des experts pour prendre en charge ses obligations et répondre aux 2 000 demandes d’expertise insatisfaites qu’elle a enregistrées jusqu’à la semaine dernière ? M. Boudraa ne demande pas mieux, mais nous répond par une autre question : «Où trouver les crédits nécessaires ?» En effet, les ressources de la ville sont de 30 MDH : les recettes du port en représentent 3 % et 13 MDH proviennent de la TVA. Viennent ensuite les contributions des deux souks de la ville, les taxes pour les autorisations de construire, redevances d’occupation temporaire du sol… Mais, sur ce budget, il faut d’abord défalquer 13 MDH par an, au titre de l’emprunt contracté pour la construction de la station d’épuration de la ville (un investissement de 40 millions de DH intérêts compris, qui n’était pas prioritaire pour la ville et qui, de surcroît, avait été mal négocié avec un taux de 14 %, selon le président du conseil de la ville).
A cela, il faut ajouter 13 autres MDH mobilisés pour les salaires des employés de la ville. Il ne reste presque plus rien pour faire face aux énormes besoins d’une ville de 70 000 âmes, dont 20 % des 35 000 actifs sont au chômage. Heureusement, ajoute M. Boudraa, que la ville peut compter sur l’apport et l’assistance de ses émigrés (essentiellement résidents en Europe), estimés à 20 000.
Qu’attend concrètement Al Hoceima, aujourd’hui, de l’Etat ? Selon M. Boudraa, ce serait une erreur de reproduire l’opération d’assistance de l’Etat en matériaux de construction tout comme de faire des dons aux sinistrés. Le mieux serait de financer les fondations des maisons à reconstruire (une opération dont le coût peut être estimé à 60 000 DH par maison) mais, auparavant, il faut recenser les familles qui méritent réellement d’être soutenues. Mais, de toute manière, rien ne saurait être envisagé avant la fin du diagnostic, de l’étude géophysique, de la mise en place de l’Agence urbaine et de la conception d’un plan d’aménagement