Ahmed Chami : il n’y a pas d’industrie condamnée, mais il y aura de la casse

Il estime qu’il n’y a pas de secteurs condamnés dans l’absolu mais des entreprises qui n’arrivent pas à  suivre et qui devront se reconvertir.
La reconversion n’est pas de la responsabilité de l’Etat, ce dernier peut l’accompagner à  travers l’ANPME.
Pertes d’emplois, fermetures…, les dégà¢ts seront compensés par les secteurs émergents.

Dans notre précédente édition (1er août 2008) nous mettions l’accent sur les industries qui se meurent, en raison d’une concurrence étrangère exacerbée, de la cherté des matières premières ou encore de problèmes d’approvisionnement en amont.

 Pour Ahmed Réda Chami, ministre de l’industrie, du commerce et des nouvelles technologies, il y a aura certes des entreprises qui fermeront leurs portes, mais ce sera faute de n’avoir pu ou su se reconvertir. Le ministre est catégorique : aucune filière n’est condamnée, il suffit d’y trouver sa voie. M. Chami revient également sur la stratégie industrielle mise en œuvre et s’affiche comme un ardent défenseur de la spécialisation. Détails.
 
 
La Vie éco : Emergence, nouveau plan industriel, vous pariez sur les nouveaux métiers mondiaux du Maroc, mais il y a des industries «classiques» qui souffrent…
  Ahmed Réda Chami : La vision pour le développement du secteur industriel marocain, basée sur le Plan Emergence, a donné des résultats très probants. Aujourd’hui, l’objectif est d’enrichir l’approche, d’accélérer le rythme de travail et de concrétiser les diverses mesures retenues.
 
 
  Cela dit, dans un environnement compétitif et dans un contexte de mondialisation, il est tout à fait normal de gagner dans certains secteurs et de perdre dans d’autres. Mais ce n’est pas pour autant qu’il faut négliger l’industrie de type classique. Au-delà des «métiers mondiaux du Maroc», le développement industriel se fera aussi par le biais de la modernisation du tissu industriel existant, la mise à niveau, rebaptisée «modernisation compétitive».
 
 
  Celle-ci s’inscrit dans un «Plan performance», il s’agira d’accompagner la PME, à tous les stades de son développement, et, pourquoi pas, de faciliter les regroupements et fusions pour donner des champions nationaux. Pour cela, une enveloppe de 600 MDH a été octroyée à l’ANPME qui doit accompagner ce projet. Un des piliers de ce programme de modernisation compétitive est de favoriser les entreprises championnes à fort potentiel en appuyant les regroupements et fusions de celles qui sont moins compétitives.
 
 
  Il y aura nécessairement de la «casse» dans ces secteurs où seules se maintiendront les entreprises qui auront réussi à faire très rapidement leur mise à niveau.

  Aucun secteur, en tant que tel, n’est condamné. Seules des entreprises agissant dans des secteurs autres que les métiers mondiaux du Maroc risquent, si elles ratent le coche de leur modernisation et n’arrivent pas à s’insérer dans cette nouvelle dynamique, de ne plus être compétitives et de devoir ainsi  se convertir ou disparaître.
 
 
  Oui, mais quel est le rôle de l’Etat ?
  En tant que gouvernement, notre responsabilité est d’abord et avant tout d’indiquer la voie aux entreprises en leur définissant les secteurs où elles peuvent investir. C’est ce que nous avons fait à travers la mise en place de la feuille de route pour un développement industriel intégré, notamment par le développement des métiers mondiaux du Maroc.
 
 
  Ensuite, nous devons faciliter l’investissement en agissant sur les principaux leviers. D’abord, la mise en place de zones dédiées, notamment les plateformes industrielles intégrées qui comprendront du foncier à bon prix, des services généraux et spécifiques communs et un guichet unique pour faciliter toutes les interactions.
 
 
  Ensuite, il faudra veiller à une meilleure adéquation de la formation aux besoins des investisseurs, notamment par la mise en place d’instituts spécialisés, et par une aide financière à la formation
  Au menu également, l’amélioration du climat des affaires avec une approche réaliste, ciblée et pragmatique, essentiellement sur le plan administratif et en matière de  justice (centres de médiation, arbitrage).
 
 
  Mais l’investissement repose également sur l’aspect financier…
  Absolument. Il y a le volet des aides financières et fiscales qu’il ne faut pas oublier. Le Fonds Hassan II, faut-il le rappeler, a mobilisé une enveloppe financière de 500 MDH pour l’appui à l’investissement industriel dans des secteurs à fort potentiel de croissance que sont la fabrication des équipements pour les industries automobile et aéronautique et la fabrication des composants d’ensembles et de sous-ensembles électroniques, et ce, à travers l’octroi d’aides financières directes à l’acquisition des bâtiments professionnels et des biens d’équipement.
 
 
  Cette enveloppe financière contribuera également au développement des nouvelles technologies liées à la nanotechnologie, la microélectronique et la biotechnologie, sous différentes formes, et plus particulièrement la réalisation de centres de développement technologique.
 
 
  Ce sont là les grandes lignes que vous aviez développées dans votre stratégie. Encore faut-il que les opérateurs partagent votre vision…
  Les grandes lignes de la vision pour le développement intégré du secteur industriel marocain seront définies en concertation avec l’ensemble des acteurs concernés, qu’il s’agisse d’acteurs publics ou privés. Les projets et les mesures ainsi définis seront consolidés dans un contrat-programme public/privé qui sera signé en novembre prochain, entre le gouvernement et la CGEM.
 
 
  Cette approche concertée nous permettra de créer de la mobilisation et de donner de la visibilité aux acteurs, conditions nécessaires pour favoriser le développement industriel du Royaume.
 
 
  Mais encore… Que faire pour ces secteurs classiques où beaucoup d’entreprises sont en réelle difficulté ?
  Pour les entreprises en difficulté qui le souhaitent, nous allons les accompagner pour les aider à se convertir et à améliorer leur compétitivité à travers l’ANPME. Mais je voudrais insister sur le fait que la conversion est de la responsabilité de l’entreprise, non de l’Etat.
 
 
  L’ANPME a déjà entrepris des actions d’appui aux PME.
Il en ressort que les entreprises qui se sont engagées dans un processus de mise à niveau commencent à récolter le fruit de leur investissement puisque l’évolution de leurs performances (chiffres d’affaires, productivité, valeur ajoutée…) s’inscrit dans une tendance à la hausse comparée aux performances de leurs secteurs respectifs. Le défi, aujourd’hui, est d’amener un plus grand nombre de PME à s’engager dans ce programme en mettant l’accent, bien sûr, sur les actions à fort impact et en privilégiant des approches collectives.

  Le Maroc est aujourd’hui face à un choix difficile : confirmer ses options en terme d’ouverture de ses marchés (libre-échange) ou préserver ses industries…
  L’ouverture économique est un choix courageux que le Maroc a fait. Les expériences ont montré que ce choix a permis l’émergence de nouvelles puissances économiques comme Singapour, l’Irlande, l’Espagne… A court terme, les inquiétudes que ce choix suscite sont néanmoins légitimes.
 
 
  Les PME marocaines ont cumulé, sous la protection douanière, de grandes lacunes de compétitivité. L’action d’accompagnement de l’ANPME a permis, notamment via la certification et le conseil, de rendre des entreprises plus combatives au niveau international. Les opportunités liées à l’ouverture économique permettront même au tissu économique national de voir éclore de nouveaux champions.
 
 
  S’agissant de l’impact de l’ouverture à travers les différents accords de libre-échange, je précise que les processus d’ouverture et de développement industriel sont intimement liés et loin d’être antagonistes.
 
 
  La stratégie industrielle telle que pensée et mise en œuvre par le gouvernement repose sur des métiers mondiaux du Maroc, orientés vers l’export. Ces métiers mettent donc naturellement à profit les ALE pour que le produit Maroc accède aux marchés cibles dans des conditions compétitives.
  Il n’y a aucun choix à opérer, de quelque nature que ce soit. Réussir le positionnement à l’international, c’est d’abord une réussite de l’industrialisation du pays. Les pays dans le monde se spécialisent et il est primordial que nous fassions de même.
 
 
  Quant aux activités industrielles orientées vers le marché local, elles sont en interaction permanente avec les filières orientées vers le marché international, de par le principe de la chaîne de valeur industrielle où ces différentes activités se croisent et utilisent fréquemment les mêmes outils de développement. Ceci, en plus du fait qu’elles sont prises en charge par le dispositif de «modernisation compétitive».
  Pensez-vous que les pertes d’emplois qui résulteront de la disparition de certaines filières pourront être compensées par la création d’emplois dans les nouveaux métiers ?
 
 
  L’émergence du Maroc industriel passera obligatoirement par la perte d’un certain nombre d’emplois. Mais, aujourd’hui, entre s’adresser à un marché local de 30 millions de consommateurs, comme par le passé, et un marché international d’un milliard de ces consommateurs, le choix est vite fait.
  Je suis convaincu que le développement des investissements dans les métiers mondiaux du Maroc engendrera une création nette  et consistante d’emplois, pouvant intégrer éventuellement des reconversions de compétences arrivant de secteurs «en difficulté».
 
 
  A titre d’exemple, on peut citer l’effet d’entraînement du projet de Renault-Nissan et l’effet conjoncturel de l’ouverture du secteur de l’aéronautique, qui a été rattrapé par la pression des prix et la nécessité de franchir le pas vers le global sourcing.
 
 
  Par ailleurs, les autres secteurs, qui se sont d’ores et déjà engagés dans une dynamique de développement, permettront également la création de nouveaux emplois. A nous de travailler pour que ces opportunités se transforment en richesses et, surtout, en emplois.