Agrumes : les exportateurs contraints de diversifier leurs débouchés

• La succession de ces deux campagnes difficiles a mis les opérateurs de la filière dans une situation financière difficile.
• Le problème de l’insuffisance de la capacité de traitement des stations de conditionnement se pose avec plus d’acuité pour les petits fruits.
• Les exportateurs sont contraints, plus que jamais, à diversifier leurs débouchés.

• A quel point l’ancien contrat-programme a permis de mettre à niveau la filière des agrumes ?
La Fédération interprofessionnelle marocaine des agrumes (Maroc Citrus) a conclu en 2008 avec le gouvernement un contrat programme ambitieux pour la période 2008-2018 qui vise le renforcement de l’amont productif, l’amélioration de l’outil de valorisation et la promotion des exportations. Plusieurs objectifs ont été fixés dans le cadre de ce contrat programme à l’horizon 2018, dont trois principaux, à savoir une superficie de 105 000 Ha, une production de 2,9 millions de tonnes et un tonnage à l’export de 1,3 million de tonnes.
En matière de nouvelles plantations, l’objectif fixé porte sur un programme de plantation de 50 000 Ha, dont 30 000 Ha en tant que renouvellement des vieux vergers et 20 000 Ha pour l’extension des plantations. Douze ans après le lancement de ce contrat-programme, nous ne pouvons que nous réjouir des résultats satisfaisants obtenus. En effet, la filière agrumicole a connu un développement important grâce aux efforts d’investissement entrepris par les professionnels et aux incitations accordées par l’Etat portant essentiellement sur l’encouragement à l’extension des superficies, à l’équipement des exploitations en micro-irrigation, à la modernisation des unités de conditionnement et de stockage au froid et à la promotion des exportations.
Le montant global des investissements consentis depuis 2008 a atteint près de 10 milliards de DH, dont 6,1 milliards représentant les investissements réalisés par les professionnels et 3,9 milliards comme soutien de l’Etat dans le cadre du FDA.
Concernant l’amont productif, la superficie actuelle plantée en agrumes s’élève à 130 000 Ha, en dépassement de 24 % par rapport à l’objectif initial de 105 000 Ha. Un effort important a été entrepris également par les professionnels en matière d’économie d’eau à travers l’équipement de 50 000 Ha de plantations en système d’irrigation localisée.
De son côté, la production a atteint une moyenne de 2,4 millions de tonnes au cours des 3 dernières campagnes contre seulement 1,3 million en 2008, soit une hausse de près de 85%. Sur le plan de la valorisation, les réalisations ont porté sur la création de 17 nouvelles stations de conditionnement dotées d’une capacité de traitement de 625 000 T/an pour un montant d’investissement de plus de 1,4 milliard de DH et la mise à niveau de 17 autres stations pour un investissement global de 420 millions de DH.
Les exportations ont atteint, quant à elles, une moyenne de 620 000 T durant les trois dernières campagnes, contre 540 000 T en 2008, soit une amélioration de 15% avec un pic de 715 000 T durant la campagne 2018/2019.

• La campagne actuelle a-t-elle permis de redresser la situation ou du moins de limiter les dégâts de la campagne précédente ?
Les opérateurs de la filière agrumicole ont vécu deux campagnes successives très difficiles.
La campagne 2018/2019 a connu une crise sans précédent, ayant eu de graves retombées économiques et sociales sur les opérateurs. Les pertes globales subies par ces derniers ont été estimées à près de deux milliards de DH. Cette situation était due à la conjugaison de plusieurs facteurs, à savoir une production exceptionnelle d’agrumes tant au Maroc qu’au niveau de tout le bassin méditerranéen, un retard de maturité de 4 à 5 semaines et des difficultés d’écoulement commercial aussi bien à l’export qu’au niveau du marché local.
Dans ce contexte, les opérateurs de la filière ont subi un effondrement des prix et l’abandon sur arbre d’une part importante de la production. Malheureusement, le faible niveau de la production enregistrée durant la campagne suivante 2019/2020 (moins de 1,7 million T) a encore aggravé la situation du fait que le chiffre d’affaires réalisé n’a pas permis aux producteurs de dégager un bénéfice leur permettant de rembourser les dettes et de mieux préparer la prochaine campagne.
La succession de ces deux campagnes difficiles a mis les opérateurs de la filière dans une situation financière difficile, ne leur permettant ni de rembourser les crédits contractés ni de répondre aux besoins en financement de la campagne suivante. A signaler que le soutien mis en place par l’Etat au profit de cette filière sous forme d’engrais et de subventions à l’export a permis, toutefois, aux opérateurs de compenser une partie des pertes subies.
Cependant, la campagne en cours (2020/2021) s’est caractérisée, quant à elle, par un volume de production raisonnable avec des prix de vente satisfaisants dans l’ensemble, tant à l’export qu’au niveau du marché local. Ceci va permettre aux opérateurs de rembourser une partie des dettes et de disposer de fonds pour mieux gérer la prochaine campagne.

• Les stations de conditionnement peuvent traiter à peine la moitié de la production. Ce qui présente un problème, surtout pour les petits fruits. Une autre insuffisance relevée est au niveau de l’entreposage frigorifique. Que comptez-vous faire pour remédier à cette situation ?
Effectivement, le problème de l’insuffisance de la capacité de traitement des stations de conditionnement se pose avec plus d’acuité pour les petits fruits et en particulier pour les clémentines durant les campagnes de forte production et dont l’arrivée sur le marché reste concentrée sur la période mi-octobre fin décembre.
Or, durant cette période, les capacités de traitement de l’ensemble des stations de conditionnement existantes au niveau national ne dépassent pas, à plein régime, 500 000 T.
Par exemple, durant la campagne 2018/2019, la production des clémentines a atteint plus de 1,2 million de tonnes et le volume d’exportation n’a pu dépasser 300 000 T. Le reste, non exporté, estimé à 900 000 T, a été orienté vers le marché intérieur dont les capacités d’absorption se trouvent dépassées. D’où les difficultés rencontrées par les agriculteurs pour l’écoulement de leur production.
Il faut noter aussi que la gestion de la campagne d’exportation connaît durant les années de forte production des difficultés pour des raisons liées à l’insuffisance de la capacité d’entreposage frigorifique. En effet, une capacité frigorifique suffisante permet une meilleure programmation des récoltes de fruits, de traitement au niveau des stations de conditionnement et surtout de l’acheminement des exportations vers les marchés destinataires.
Pour remédier à cette situation, les professionnels de la filière agrumicole estiment nécessaire de renforcer les capacités de traitement des stations de conditionnement et d’entreposage frigorifique. Aussi, il est envisagé, dans le cadre du nouveau contrat programme agrumicole 2021-2030 qui sera conclu avec le gouvernement dans les prochaines semaines, le maintien et le renforcement des subventions accordées par l’Etat aux unités de valorisation. Un programme détaillé des unités à installer et des investissements à consentir sera arrêté.
Par ailleurs, le soutien demandé à l’Etat pour l’encouragement de l’export des oranges et de la transformation va permettre aux stations de conditionnement de prolonger leur période d’activité et de mieux valoriser les écarts de triage, ce qui va leur assurer une meilleure rentabilisation des investissements réalisés.

• D’un autre côté, les marchés traditionnels d’exportation n’absorbent plus la quantité de la production qui y est historiquement destinée. Quels efforts fournissez-vous pour exploiter d’autres niches ?
En matière d’export, il faudrait tout d’abord signaler qu’au niveau des marchés de l’UE, le Maroc souffre d’un déficit de compétitivité majeur face à l’Espagne, lié notamment à la proximité logistique des Espagnols sur ces marchés et à la nécessité d’adaptation de l’offre marocaine en termes de conditionnement (mise en filet) pour répondre aux besoins des grandes surfaces de ces pays, notamment la France et l’Allemagne.
En sortie station, le Maroc a un avantage de compétitivité autour de 0,6 DH/kg comparé à l’Espagne. Mais le différentiel des coûts de transport et de logistique à destination inverse cet avantage en faveur de l’Espagne. En particulier, la mise en filet à destination et le recours à des importateurs dégradent fortement la compétitivité de l’offre marocaine.
Par ailleurs, la forte dévaluation de la monnaie des autres pays concurrents (Egypte, Turquie) a également un impact négatif sur la compétitivité de l’offre Maroc au niveau de la plupart des marchés, notamment en Russie. En effet, la valeur de la Livre égyptienne et de la Lire turque ont connu, entre 2008 et 2020, une baisse vertigineuse par rapport à toutes les principales devises (USD, EURO, GBP). A titre d’exemple, les monnaies précitées ont connu, par rapport au dollar, une dévaluation respective de -70% et -75% contre seulement 17% pour le dirham marocain. Ces deux concurrents profitent aussi du faible coût de la main-d’œuvre et des ressources hydriques.
Pour ce qui est des destinations, effectivement les quantités d’agrumes exportées sur le principal marché traditionnel, à savoir l’UE, ont connu entre 2010 et 2015 une baisse sensible au profit d’autres marchés, notamment la Russie et l’Amérique du Nord. Toutefois, face à la forte concurrence de l’Egypte et de la Turquie sur le marché russe et par respect du programme de régulation de l’export des petits fruits sur ce marché instauré depuis la campagne 2014/2015, les exportateurs marocains étaient contraints de renforcer leur présence sur les pays de l’UE dont les exportations ont enregistré une amélioration sensible au cours des 5 dernières années.
Face à l’augmentation attendue de la production durant les prochaines années, les exportateurs sont contraints, plus que jamais, à diversifier leurs débouchés. Aussi, dans le cadre du nouveau contrat programme, nous avons prévu le développement de l’export vers de nouveaux marchés au sein de l’UE tels que l’Allemagne et la Pologne, ainsi que vers les pays de l’Afrique qui offrent de grandes opportunités, sans oublier certains pays de l’Asie tels que le Japon, la Malaisie, l’Indonésie et l’Inde. L’atteinte de ces objectifs ne saurait être concrétisée sans l’institution de subventions de l’Etat destinées à renforcer la compétitivité de l’origine Maroc sur ces marchés.

• Il faut dire que les capacités de production dépassent celles de commercialisation même sur le marché local, situation qui risque de mettre à mal les producteurs, surtout les petits. Quelle vision avez-vous à l’avenir ?
Il faut savoir que la filière agrumicole repose sur trois principales composantes qui restent interdépendantes entre elles : l’exportation, le marché local et la transformation. Pour une meilleure valorisation de la production agrumicole nationale, il faut veiller à une répartition équilibrée de cette production entre les 3 composantes en tenant compte du volume et de la qualité de la production et des conditions des marchés.
Pour atteindre cet objectif, nous projetons, dans le cadre du nouveau contrat programme, d’augmenter l’export à 1 million T en 2030, contre la moyenne actuelle de 650 000 T, et de développer le secteur de la transformation avec un objectif de
200 000 T en 2030. Ceci devra permettre d’atténuer la pression de l’offre sur le marché local et par conséquent l’amélioration des conditions de commercialisation au niveau de ce marché.

• Qu’en est-il de l’agrégation? Quelles sont les difficultés qui retardent son développement ?
Depuis le lancement du Plan Maroc Vert en 2008, la filière agrumicole a connu l’identification sur le terrain de 14 projets d’agrégation sur une superficie de 38 000 Ha, regroupant près de 1 200 agrégés pour un investissement global à terme de 3,7 milliards de DH.
La non-concrétisation de certains projets sur le terrain est due à certaines difficultés liées notamment au nombre minimum d’agrégés et à la superficie minimale. Le dernier amendement des textes régissant le principe de l’agrégation et les aides de l’Etat prévues dans le cadre de la nouvelle stratégie agricole Génération Green vont contribuer, sans aucun doute, au développement de plus de projets d’agrégation durant la prochaine décennie.

• Le plan Génération Green s’est-il attelé à trouver des solutions à ce type de problématiques ? Quels sont les différents autres apports de GG en termes de production cible, de superficie…… ?
Dans le cadre de la mise en œuvre de la stratégie Génération Green, nous sommes en train de finaliser avec le ministère de l’agriculture un nouveau contrat programme agrumicole pour la période 2021-2030.
Ce contrat programme a pour objectif principal de consolider les acquis du Plan Maroc Vert et de poursuivre le développement de la filière en mettant l’accent sur les volets de valorisation et de commercialisation.
Les investissements à réaliser par les professionnels et les subventions à mettre en place par l’Etat vont certainement permettre le renforcement de la capacité de l’outil de valorisation (conditionnement, stockage et transformation), la promotion des exportations avec diversification des débouchés, le développement du secteur de la transformation et l’amélioration des conditions de commercialisation sur le marché local. Les principaux objectifs fixés à l’horizon 2030 portent sur le maintien de la superficie actuelle, l’atteinte d’une production de 3,3 millions T, d’un export de 1 million T, et de la transformation de 200 000 T.