Affectations : la colère des médecins spécialistes

Le ministère a décidé de procéder par tirage au sort pour désigner les lieux d’affectation.
Plus des deux tiers de l’effectif concerné est constitué de femmes mariées.
Deux zones particulièrement visées, en raison du manque de médecins : le Sud et l’Oriental.

C’est la crise entre médecins spécialistes en instance d’affectation et le ministère de la santé. Ce dernier, face aux contraintes de la carte sanitaire, a récemment publié une circulaire instituant le tirage au sort pour la désignation des lieux d’affectation.

Un mécanisme qui pénalise la promotion bien particulière de cette année. En effet, sur les 300 spécialistes en instance d’affectation, on compte 67% de femmes mariées qui ont d’ailleurs constitué un Comité des représentantes des femmes médecins mariées pour défendre leurs intérêts.

«Dorénavant, le ministère de la santé ne tiendra plus compte de la situation matrimoniale des femmes médecins. Ce qui revient à dire que le droit de rejoindre le mari et donc au regroupement familial n’est plus garanti à la femme», explique une des cinq membres du comité. En d’autres termes, et contrairement aux années précédentes, hommes, femmes, mariés ou célibataires, seront placés sur un pied d’égalité.

Les internes et les résidents exigent un contrat les liant au ministère
La circulaire précise que les médecins femmes devront passer un à deux ans dans la zone d’affectation (le ministère a retenu 5 zones géographiques) avant de pouvoir rejoindre leur ville de résidence. Pour cette année, la priorité semble être donnée au Sud et à l’Oriental, soit les zones 5 (Tan Tan, Laâyoune, etc.) et 2 (Al Hoceima, Larache, etc.). Jusqu’ici, l’affectation de la femme médecin se faisait dans un périmètre de 120 kilomètres de son lieu de résidence. Ce qui, en principe, lui permettait de rejoindre sa famille en fin de journée.

Mais ce n’est pas le seul problème soulevé par le comité : le ministère de tutelle ne tiendra désormais plus compte de l’ancienneté des médecins. «Plusieurs médecins ont déjà exercé dans des zones lointaines notamment dans le sud ou l’oriental du Maroc.

Aujourd’hui, si les affectations se font selon le tirage au sort, plusieurs femmes risquent de se retrouver dans des zones où elles ont déjà passé plusieurs années. Ce qui est injuste !», commente-t-on. Le comité propose des critères précis que le ministère de Yasmina Baddou doit prendre en considération notamment l’âge de la femme, le nombre et l’âge des enfants, la profession du mari, le lieu de résidence et l’ancienneté dans le secteur de la santé publique.

Concernant la profession du mari, il est précisé que la majorité des conjoints des femmes spécialistes sont des salariés du secteur privé. Ce qui constitue une grande contrainte puisque leur mutation sera difficile voire impossible.

La Commission nationale des médecins résidents et internes (CNMRI) reconnaît qu’il y a la contrainte de l’équilibre de la carte sanitaire qu’il faut prendre en considération, mais manifeste son soutien aux 137 femmes de la promotion 2008. Elle est d’avis qu’il faut tenir compte de la situation familiale, qui risque d’être fortement perturbée en raison des affectations.

La commission propose par conséquent une étude au cas par cas des dossiers des médecins femmes, et estime nécessaire que les médecins affectés dans des régions lointaines bénéficient d’avantages notamment un logement de fonction ainsi qu’une prime de déplacement.

D’un point de vue formel, il faut, dit-on à la CNMRI, qu’un contrat soit établi entre les médecins et le ministère de la santé afin de préciser les droits et devoirs de chacune des parties. Une précaution exigée par les médecins car, dans la pratique, il peut s’écouler parfois sept ou huit ans avant qu’un médecin spécialiste ne rejoigne son lieu initial de résidence.

Certaines femmes médecins menacent de démissionner, d’autres envisagent de partir à l’étranger
Pour l’heure, le ministère de la santé a mis en place une commission regroupant des représentants du ministère et de la CNMRI, qui reçoit depuis une dizaine de jours les médecins pour écouter leurs doléances. «Aujourd’hui, la commission fait son travail, mais il y a un problème au niveau de sa composition puisque le ministère a permis aux centrales syndicales de faire partie de cette structure.

Nous refusons leur présence d’autant plus que les médecins internes et résidents sont tous des adhérents au Syndicat des médecins indépendants que Mme Baddou ne reconnaît pas !» , dénonce un membre de la CNMRI. De plus, poursuit une source proche du dossier, «les centrales sont présentes pour recruter les médecins et non pour défendre nos intérêts car nous sommes à la veille des élections des commissions paritaires».

Au moment où nous mettions sous presse, et selon les médecins spécialistes, les premières affectations devaient tomber progressivement entre les 14 et 25 juillet. Sachant que les médecins devront rejoindre leurs postes avant le 31 juillet. Au ministère de la santé, on n’infirme ni confirme cela.

Notre interlocuteur se contente de dire que «le processus est en cours et que le ministère est en train de traiter les dossiers». Une réponse plutôt vague alors que la situation semble être problématique. Les médecins internes n’ont pas l’intention, disent-ils, de se laisser faire et plusieurs femmes médecins menacent même de démissionner au cas où le ministère de tutelle ne tiendrait pas compte de leurs doléances.

Si les médecins passent effectivement à l’acte, la carte sanitaire du pays ne pourrait qu’en être affectée. Déjà des femmes médecins envisagent de quitter le secteur public, d’autres prévoient, selon la CNMRI, de quitter le Maroc. On indique que plusieurs médecins ont déposé des dossiers pour l’obtention du visa afin de se rendre en France qui organise pour la deuxième fois un concours ouvert aux médecins spécialistes marocains.

«En France, les recrutements se font pour les trois spécialités suivantes : la chirurgie viscérale, la réanimation et la gynécologie. Il faut noter qu’il existe au Maroc un grand besoin pour ces mêmes branches !», selon la CNMRT.

Au final, entre l’intérêt national, qui impose d’affecter les médecins spécialistes en région alors que les deux tiers d’entre eux sont des femmes mariées et les contraintes d’ordre familial, il sera certainement difficile de satisfaire tout le monde.