Affaire Tanger Med : des questions, des questions… et pas de réponses pour le moment

Atteinte à  la sécurité intérieure, une accusation jamais prononcée auparavant dans un dossier économique. Compte tenu de la nature du dossier, les proches des prévenus se montrent circonspects. Quels liens entre Tanger-Med, Comanav et Comarit ?

L’arrestation, le 15 juin, de six personnes dans le cadre d’une enquête sur des délits économiques n’est pas une première au Maroc, mais c’est la première fois que des chefs accusations de cette nature et d’une telle gravité sont prononcés dans une affaire du genre. En effet, Taoufik Ibrahimi, ancien Pdg de la Comanav et ex-président du directoire de  l’Agence spéciale Tanger Méditerranée (TMSA), Mohamed Rami, ancien directeur des ressources humaines de la même compagnie, et des syndicalistes dont le plus connu est Saïd El Hireich, secrétaire général du syndicat national des dockers (UMT), ont été placés en détention préventive par le juge d’instruction près la Cour d’appel de Rabat pour des motifs pour le moins inédits dont «l’atteinte à la sécurité intérieure de l’Etat et aux intérêts économiques nationaux» et la perpétration d’actes de nature à endommager des structures, des ports et des bateaux et à entraver la liberté de travail au port de Tanger-Med, «une artère économique vitale du Royaume qui fait face à une concurrence farouche de ports étrangers voisins».

Tanger Med, une infrastructure vitale pour le Maroc

En attendant la fin de l’instruction et le début des audiences, le silence est de mise chez tous les protagonistes : les familles des mis en cause ne savent plus à quel saint se vouer, leurs avocats se refusent à toute déclaration en attendant d’en savoir plus sur les chefs d’accusation, et les syndicats tout en dénonçant du bout des lèvres l’arrestation de certains de leurs cadres, restent prudents, en attendant d’en savoir plus sur le dossier.

Cette affaire, qui va sans doute durer plusieurs mois, suscite beaucoup de questions qui restent sans réponses. Pour comprendre la genèse, il faut remonter en arrière, soit précisément au démarrage de l’activité de Tanger Med 1.

D’abord, au niveau de l’activité de transbordement dans un port dont le coût global se chiffre à plusieurs milliards de dirhams, et autour duquel de nombreux projets industriels et de services sont nés pour redonner vie à une région qui était sinistrée et connaissait l’un des taux de chômage les plus élevés du pays. Par sa situation géographique exceptionnelle, et par sa capacité projetée (plus de 8 millions de conteneurs par an), le port de Tanger Med était appelé à révolutionner le trafic maritime dans la région.

Il ne pouvait donc laisser personne indifférent, et surtout pas les autres ports concurrents de la région. Depuis l’entrée en service en juillet 2007 et l’arrivée d’opérateurs internationaux de taille (APM Terminals, Eurogate ….), le port était bien parti pour atteindre sa vitesse de croisière en 2012 comme prévu, soit, entre autres, le traitement de quelque 3,5 millions de conteneurs avec un ratio de productivité parmi les meilleurs du monde et une stabilité sociale qui était de bon augure pour l’avenir. Mais si l’exploitation de la première tranche s’est déroulée normalement durant les trois premières années, vers la fin de l’année 2010 des problèmes d’ordre syndicaux ont commencé à voir le jour avec le déclenchement d’une première grève dès novembre 2010, soit tout juste un mois après la constitution du bureau syndical de l’Union marocaine du travail (UMT) dans ce port.

Il faut rappeler que suite aux négociations, la plupart des revendications (salaires, primes et avantages sociaux) avancées par ce syndicat ont été satisfaites par les deux concessionnaires des quais à conteneurs, à savoir APM et Eurogate, ce qui s’est traduit par la signature en février 2011 d’un protocole d’accord avec l’UMT pour garantir la paix sociale jusqu’à la fin 2012.

Simple illusion ! Dès les mois d’avril-mai de l’année dernière, des mouvements de «slow down», c’est-à-dire des ralentissements de cadence dans le traitement des conteneurs qui ne pouvaient que se traduire par des retards, sont lancés, occasionnant des surcoûts qui ont entraîné la migration de bateaux vers les ports concurrents, et notamment celui d’Algésiras.

L’affaire Comarit-Comanav a exacerbé la tension

Ensuite, au niveau du transport de voyageurs, l’autre versant de cette affaire, les prévenus sont aussi accusés d’avoir empêché des bateaux italiens pour le transport d’immigrés entre les deux rives de la Méditerranée, suite à la défaillance de Comarit-Comanav, d’accomplir leur mission contractuelle en entravant leurs mouvements, à la fois à Tanger Med et au port de Béni Ansar. Ces entraves ont été commises, précise le communiqué du parquet, «pour servir des intérêts personnels et ceux de personnes et d’entreprises étrangères concurrentes». La saisie des bateaux de Comarit-Comanav  dans les ports européens, outre qu’elle mettait sous les projecteurs la mauvaise gestion de ces deux compagnies par leur propriétaire, risquait de perturber la campagne du retour des MRE pour l’été 2012.

A la lumière de ces éléments, peut-on parler aujourd’hui de sabotage du port Tanger Med ? Si c’est le cas, c’est à la justice de le démontrer par l’instruction du dossier et, le cas échéant, à travers le procès qui commence début juillet, en précisant le degré de responsabilité de chacun.

Pour l’heure, c’est Taoufik Ibrahimi qui est, plus que les autres prévenus, sous les projecteurs. Est-ce parce qu’il présidait aux destinées de la Comanav au moment de sa privatisation en 2007 et après ? Est-ce parce qu’il a été à partir de juillet 2010, donc au moment des grèves, président du directoire de TMSA, avant de démissionner au bout de six mois en raison de fortes divergences avec le président du Conseil de surveillance de l’époque, Said Elhadi ? Est-ce parce que, en tant qu’homme d’affaires, bien introduit dans le milieu du transport maritime il a proposé un plan de sauvetage de Comarit-Comanav, plan qui a du reste été rejeté ? S’est-il seulement trouvé au milieu d’un imbroglio qui le dépasse ? Autant de questions auxquelles il est encore difficile de trouver des réponses. Première audience, le 3 juillet, selon des sources syndicales.