Abdou Diop : « le rythme de l’administration n’est pas celui de la technologie »

Ce lundi 1 juillet 2019, le cabinet Mazars, en collaboration avec La Tribune Afrique, a dévoilé une note stratégique sur « Le Maroc, future « Digital Nation » africaine ? ». Entretien avec Abdou Diop, associé-gérant au cabinet Mazars-Maroc.

LVE. Lors de votre intervention, vous avez dit avoir un rôle à jouer dans le processus de digitalisation. Comment ? 

Abdou Diop. Au-delà de notre métier de base qui est d’apporter des conseils à nos clients, nous avons un rôle vis-à-vis des Etats, le continent et le grand public. C’est celui d’apporter de l’expertise, de la vision aux secteurs ainsi que de la prospective. En effet, nous sommes présents dans un certain nombre de secteurs clés. et nous vivons leur évolution au quotidien. Forcément, nous avons cet insight  et ce savoir-faire qui nous permettent d’anticiper les événements futurs pour les secteurs dans lesquels nous sommes présents. nous avons aussi la chance d’être présents dans plus de 80 pays. Une ouverture qui nous permet de Benchmarker et d’apporter notre regard par rapport à un certain nombre de sujets : l’Afrique, lorsque nous réalisons des notes stratégiques, les télécoms, le secteur bancaire et les services financiers. 

Quel a été votre apport au secteur de la technologie au Maroc ? 

Nous travaillons depuis de nombreuses années sur le secteur des télécoms et du digital. Nous avons travaillé sur la libéralisation du secteur des télécoms depuis le début. Sur le texte réglementaire de la libéralisation ainsi que la privatisation de Maroc Telecom. Egalement, nous avons accompagné la mise en place de l’autorité de régulation du secteur des télécoms, ainsi que le processus de régulation entre les opérateurs. Pour le conseil de la concurrence, nous avons réalisé des études au sujet de la concurrentiabilité du secteur des télécoms. Nous intervenons en tant que conseil et auditeur auprès des opérateurs, et les accompagnons dans leur développement dans le continent. Avec ce que nous avons fait jusqu’à aujourd’hui, quelque part, nous avons pu créer un impact, notamment dans la libéralisation du secteur des télécoms.

Selon un récent rapport de la Cour des comptes, il est indiqué que le marché ADSL est détenu à 99,98% par Maroc Telecom. Cette situation est expliquée par le fait que les technologies autres que le mobile ne profitent pas du même niveau d’évolution, de concurrence et de promotion. Qu’est ce que vous en dites ? 

Dans le secteur les télécoms, l’opérateur historique a toujours une avance. Maintenant, il faut qu’un certain nombre d’éléments soit mis en place. Qu’on opérationnalise le partage de l’infrastructure. Il faut que les autres opérateurs jouent le jeu dans le partage de cette infrastructure. Et ce, pour déboucher sur un degré plus élevé d’ouverture. Aujourd’hui, le partage est un élément essentiel. A l’ère de la 5G, il faut que ces différents opérateurs repartent sur un même pied d’égalité : qu’ils puissent, eux-mêmes, construire leurs réseaux.

Aujourd’hui, dans le secteur des télécoms, il n’y a pas que l’ADSL. On a un secteur ouvert, où des opérateurs ont trouvé leur place, sur la data, la 4G, etc. Certes, l’ADSL est un segment important, mais qui ne le sera plus dans le futur. D’autant plus qu’aujourd’hui, on est sur la fibre optique, et on va passer à la 5G. En clair, c’est une question qui va être totalement dépassée, puisque c’est une technologie qui évolue fortement. Le débat doit porter sur qui va pouvoir se mettre à la 5G.

Pourquoi l’intitulé de votre note stratégique prend une forme interrogative. Et quels sont les éléments de réponse que vous y apportez ? 

La forme relève du fait que, naturellement, nous devons avoir l’ambition de devenir “la digital nation”. Sauf que cette ambition doit être accompagnée par des actions. En clair, ce sont les actions qui vont permettre de devenir “la digital nation”. Ces actions que nous avons mis en avant portent sur l’implémentation de la vision, le développement de l’infrastructure, la formation, la digitalisation des procédures administratives, l’investissement sur l’humain et le changement de l’état d’esprit des populations. C’est un ensemble d’axes sur lesquels on doit mener des actions. A côté, il faut avoir la bonne régulation qui peut accompagner ces changements. De plus, c’est l’Etat qui doit être le moteur pour réguler, et donc pousser les opérateurs à investir. Cela vient d’abord de la dynamique de régulation et de réglementation. 

Est-ce que le secteur privé marocain est si innovant pour pousser l’Etat à enclencher une dynamique de régulation et de réglementation ? 

Disons que dans le secteur des télécoms, il y a des acteurs, notamment les équipementiers, qui ont massivement investi dans la recherche pour anticiper l’arrivée de la 5G avec des prix compétitifs. Donc, à présent, la technologie est disponible. Pour ce qui est des opérateurs, ils ont la volonté d’investir. Mais, derrière, il y la régulation, qui constitue à la fois une contrainte et un levier, parce que si le régulateur ne suit pas, investir sera un coût que certains vont pouvoir supporter mais d’autres. C’est pourquoi il faut qu’il y ait une impulsion de la régulation, pour que les opérateurs puissent suivre. En somme, il faut que l’Etat marocain joue un rôle d’impulsion.

Qu’est ce qui fait que le rythme est lent par rapport à d’autres pays comme le Rwanda par exemple ?

Le rythme de l’administration n’est pas celui de la technologie. Il faut qu’on accélère. Je prends l’exemple de l’introduction de toutes ces dimensions du numérique dans l’éducation. Si on attendrait de l’administration le rythme de réforme et des programmes, on va pas y arriver. Aujourd’hui, les enfants avant d’arriver à l’école, ils sont familiarisés avec la technologie. Quand ils y arrivent, on ne parle pas de technologie. Il faut que l’administration accélère le rythme. 

Il faut rappeler aussi qu’on a fait des choses intéressantes. C’est le cas de la DGI, en matière de la digitalisation. Maintenant, il y a énormément de procédures à digitaliser, comme par exemple, celle de l’état civil, le dépôt de la carte d’identité nationale ou de la carte de séjour. Ce sont des procédures dont les citoyens ont besoin au quotidien.

Vous avez évoqué l’ancrage de la digitalisation sur l’humain. Qu’est-ce que cela voudrait dire ? 

Il faut que tout ce qu’on fait soit dédié à faciliter la vie du citoyen. L’objectif est d’atteindre l’accès universel. Il y a deux approches conceptuelles pour aborder la question : celle axée sur le pays, et l’autre sur les citoyens. Par exemple, quand on me dit qu’on travaille sur la cybersécurité, il y a : « protéger le pays » contre les attaques extérieurs et « protéger les citoyens ». C’est dans cet esprit qu’on va ancrer la digitalisation sur le citoyen, en le priorisant. 

C’est aussi de se dire comment un citoyen, résidant dans une commune rurale, puisse être consulté par un médecin se trouvant à Casablanca grâce au digital. Aussi, qu’un agriculteur puisse avoir accès à la digitalisation dans le but, par exemple d’anticiper les prix sur les marchés. En clair, il faut mettre le citoyen au cœur de la transformation digitale pour qu’il puisse mieux vivre.

Qu’en est-il du business ?

L’industrie 4.0, aujourd’hui a besoin du développement numérique. Comme je disais, les agri-techs ont besoin du numérique. Toute la transformation de l’économie se fera à travers le numérique. Cette dernière sera, aussi, le pont de l’économie.