Abderrahim Lahjouji veut attaquer Autoroutes du Maroc en justice

Le Groupement Sonars-Sotravo, moins-disant sur un lot, a été écarté au profit du concurrent portugais qui a consenti un rabais
M. Lahjouji soutient qu’il y a eu entorse au Code des marchés publics.

Abderrahim Lahjouji, l’ex-patron des patrons et PDG de la Société marocaine de travaux et d’entreprises générales (Sotravo), est très remonté contre Autoroutes du Maroc (ADM), et le gouvernement par ricochet. Objet de son courroux : un lot de l’autoroute Fès-Oujda pour lequel le groupement formé avec une autre entreprise marocaine, Sonars, est le moins-disant, a été attribué à une société étrangère, en l’occurrence la portugaise Lena. Pour comprendre le différend, il importe de retenir que le marché en question porte sur le tronçon Amlil-Taza, d’une longueur de 34,5 km.

Ce marché a été divisé en deux lots de 18,3 (Oued Amlil- Oued Innaouene) et 16,2 km (Oued Innaouene-Taza) . A l’ouverture des plis, il se trouve que le groupement composé des deux entreprises marocaines, dont Sotravo, est bien le moins-disant sur le premier lot, alors que, sur le second, Lena a formulé l’offre la moins-disante. Les choses auraient pu en rester là. Seulement, en matière de marchés publics, surtout pour ce qui concerne les BTP où des sommes colossales sont en jeu, la procédure peut prendre une autre tournure. C’est ainsi que Lena avait demandé et obtenu, in fine, le regroupement des deux lots, sur lesquels elle avait proposé un rabais.

La commission chargée du dépouillement les lui a attribués eu égard au fait que la portugaise est la moins chère si l’on prend en considération les offres réunies des autres soumissionnaires. Il est utile, à ce niveau, de retenir que le groupement marocain ne pouvait pas être attributaire de deux lots parce que sa capacité financière est jugée insuffisante pour un chantier de cette dimension.

Il n’en demeure pas moins que, de l’avis de M. Lahjouji, ADM a bel et bien faussé le jeu. Il souligne que le règlement de consultation de l’appel d’offres, en son article 9, interdit de «faire en quelque poste que ce soit du bordereau des prix unitaires, un rabais ou une augmentation sur les prix unitaires indiqués ou sur les montants indiqués ou sur les montants résultant de ces prix unitaires». En somme, Lena, au vu de ce dispositif, ne pouvait en aucune manière consentir une baisse des prix. Dans le même sens, le PDG de Sotravo fait savoir que, si le maître d’ouvrage a décidé de déroger à cette disposition, il devait informer les autres parties de la demande de l’entreprise portugaise afin de mettre tout le monde sur un pied d’égalité comme le stipule le décret fixant les conditions et les formes de passation des marchés de l’Etat.

Le PDG de Sotravo accuse l’Etat de ne pas soutenir les entreprises nationales
Du côté d’Autoroutes du Maroc, ces accusations sont battues en brèche. Othman Fassi Fihri, son DG, souligne qu’elles «sont même surprenantes s’agissant de procédures connues, appliquées à toutes les consultations antérieures». «Ce dont il est question au juste, explique-t-il, est une proposition de rabais portée par l’entreprise dans sa seule et unique soumission sur chacun des deux lots objet d’un même appel d’offres en séance publique. Or, l’entreprise Lena avait la possibilité d’être adjudicataire pour deux lots puisqu’il en a été jugé ainsi par la commission, sur la base de critères de présélection, au contraire du groupement Sonars-Sotravo qui n’est autorisé que pour au plus un lot».

Le DG d’ADM précise en substance que la proposition de rabais n’a pas été formulée postérieurement à l’ouverture des plis. Il insiste aussi sur le fait que «le rabais n’a pas été accepté dans des conditions discriminatoires, n’est pas interdit par la réglementation et ne pouvait pas être proposé par le groupement Sonars-Sotravo». D’ailleurs, souligne-t-il, «d’autres concurrents ont proposé des rabais lorsque les conditions de leur présélection le leur permettait, mais n’étaient pas moins-disants». Pour être plus précis, ADM rappelle qu’il s’agit d’un appel d’offres unique qui a donné lieu à deux marchés. Après présélection des entreprises pouvant réaliser l’un des lots ou les deux, les plis sont ouverts pour retenir la moins-disante, et l’ensemble des concurrents qui sont en position de le faire sont informés des possibilités de rabais sur les deux lots.

Interpellé sur le problème par La Vie éco, Bouchaïb Benhamida, président de la Fédération nationale du bâtiment et des travaux publics (FNBTP), a dit ne pas avoir de déclaration publique à faire. Qu’à cela ne tienne. Abderrahim Lahjouji semble déterminé à mener la bataille sur le plan judiciaire. Il annonce avoir pris la décision de déposer une plainte contre ADM auprès du tribunal administratif pour entorse à la réglementation. Comme pour mieux manifester son ras-le-bol, M. Lahjoujji accuse sans sourciller le gouvernement d’œuvrer contre les entreprises nationales au profit de leurs concurrentes étrangères.

La preuve en est, pour lui, que, sur 12 marchés relatifs à la construction du réseau autoroutier durant ces dernières années (Settat-Marrakech, Marrakech-Agadir et Fès-Oujda), 7 sont revenus à des sociétés étrangères, 3 à des groupements mixtes entreprises locales/entreprises étrangères et seulement 2 à des entreprises de la place. De l’avis d’un officiel, cette polémique n’a pas lieu d’être du fait que, sur de très gros marchés, les entreprises locales ne sont pas en mesure d’agir seules. Et de préciser qu’en recommandant le morcellement de certains tronçons d’autoroutes, le ministère de tutelle essaie bel et bien de leur donner un coup de pouce. Mais faire comprendre cela à une entreprise qui voit un marché de près de 700 MDH lui filer sous le nez relève de la gageure

Focus
Les marchés en jeu

Le chantier de l’autoroute Fès-Oujda est divisé en sections, dont certaines sont déjà attribuées :

1 – Fès-Pk 43,9 : adjugé à El Hajji (Maroc)-Arab Contractors (Egypte)
2 – PK 43,9-Béni Bouzert (28,1 km) : adjugé à El Hajji (Maroc)-Arab Contractors (Egypte)
3 – Béni Bouzert-Oued Amlil (20 km) : adjugé au groupement Jaime Ribeiro (Portugal)-Sefiani (Maroc)
4 – Oued Amlil-PK110 (18 km) : adjugé à Lena (Portugal)
5 – PK 110-Taza (17 km) : adjugé à Lena (Portugal)
6 – Taza-Guercif (67 km) : non encore attribué
7 – Guercif-Taourit (34 km) : non encore attribué
8 – Taourit-Laayoun (53 km) : non encore attribué
9 – Laayoun-PK 316 (35 km) : non encore attribué
10 – PK 316-Oujda (12 km) : adjugé à Houar (Maroc)