Abdelkader Amara : «La compétitivité ne se résume pas au coût de l’énergie»

La pratique internationale montre que le meilleur levier pour l’efficacité énergétique, c’est d’abord le tarif. Au Maroc, certains métiers sont appelés à  disparaître car ils ne sont plus compétitifs. Avec des moyens technologiques appropriés et après l’adoption d’une loi, il est possible d’installer quelque
1 500 MW de photovoltaïque résidentiel.

C’était dans l’air depuis pas mal de temps, c’est désormais fait : le contrat programme entre l’Etat et l’ONEE est signé le lundi 26 mai. Objectif : redresser cette institution publique qui, par une conjonction de facteurs, se retrouve aujourd’hui, passez l’expression, sur le carreau. Pour y parvenir, toutes les parties concernées sont appelées à faire un effort, chacun au prorata de ses moyens : l’Etat, l’ONEE lui-même et les consommateurs (ménages et industriels). Abdelkader Amara, ministre de l’énergie, des mines, de l’eau et de l’environnement, qui assure la tutelle de l’office, explique ici le pourquoi du comment et revient sur une foultitude de sujets liés à la problématique de l’énergie au Maroc.

C’est quoi la philosophie du contrat programme que vous venez de signer avec l’ONEE ?

C’est un travail qui s’est étalé sur plusieurs mois et qui était motivé, je dirais même imposé, par la situation de l’ONEE que vous connaissez, c’est-à-dire une situation, n’ayons pas peur des mots, quasiment catastrophique.

Vous parlez là de la branche électricité de l’ONEE…

Branche électricité, oui, mais comme il y a eu la fusion, on traite l’ensemble. Car, même avec la consolidation entre les branches eau et électricité, les indicateurs ont tous viré au rouge depuis plusieurs années déjà. Pour vous donner une idée sur l’ampleur du problème, sachez que le déficit de trésorerie à fin 2013 s’élève à 7,5 milliards de DH, que les capitaux propres de l’office sont négatifs de 4,3 milliards de DH, que l’endettement dépasse les 51 milliards de DH… Il faut ajouter à cela les engagements au titre de la caisse interne de retraite pour un montant proche de 18 milliards de DH.
Face à cela, le gouvernement ne pouvait pas rester inactif, il fallait donc, comment vous dire…, porter secours à cette entreprise qui, inutile de le rappeler, est hautement stratégique.

Comment en est-on arrivé là ?

Honnêtement, et je l’ai toujours dit, on ne peut pas imputer à l’ONEE tous les maux qu’il est en train de vivre. C’est vrai qu’il y a un effort à faire sur le plan de la gouvernance, notamment pour une plus grande synergie entre les branches eau et électricité ; mais quand on analyse la situation sur la durée, on se rend bien compte qu’à l’origine des difficultés, il y a aussi, pour résumer, deux causes principales: des décisions politiques qui n’étaient pas toujours prises au bon moment, et une mission de service public qui ne cadrait pas avec la logique de marché.

Concrètement, comment se décline le redressement de l’office que vous engagez à travers le contrat programme que vous venez de signer ?

Le contrat programme que nous venons de signer s’étale sur quatre ans : 2014-2017. Il comporte un effort financier très important puisqu’il faudra mobiliser 45 milliards de DH au bas mot pour redonner à l’ONEE une santé financière et économique. Et derrière ce redressement, nous poursuivons un objectif: celui de permettre à l’office, sur les quatre prochaines années, d’investir pas moins de 50 milliards de DH, à la fois dans l’électricité et l’eau. Vous l’aurez compris, il y a une logique, une corrélation entre ceci et cela : l’effort financier que nous consentons va permettre à l’office de repartir du bon pied et, ainsi, redonner confiance à ses partenaires et aux bailleurs de fonds qu’il va solliciter pour la réalisation de ses investissements.

Comment vous comptez mobiliser les 45 milliards dédiés au redressement de l’office ?

70% de cette enveloppe seront pris en charge par l’Etat. Les 30% restants proviendront de la révision des tarifs d’eau et d’électricité. Et là, je tiens à préciser tout de suite que la tranche sociale ne sera en aucune façon affectée par cette révision des tarifs. Et la tranche sociale concerne tous les ménages dont la consommation est inférieure ou égale à 100 kWh par mois, et à 6 mètres cubes d’eau par mois. Pour dire les choses autrement, 4,1 millions d’abonnés à l’électricité et 2,2 millions à l’eau ne subiront aucune hausse de leur facture, qu’ils soient alimentés directement par l’office, par les régies publiques ou par les sociétés concessionnaires.

Et pour ceux qui consomment au-delà de la tranche sociale ?

Pour ceux-là, les augmentations qui interviendront vont s’étaler sur quatre ans. Par ailleurs, dans la nouvelle grille tarifaire, nous avons introduit ce qu’on peut appeler une tarification sélective. Cela veut dire que dès que vous franchissez le seuil de la tranche sociale, vous payez la totalité de votre consommation suivant le tarif de la tranche à laquelle vous êtes arrivés. Si vous êtes à la tranche 3 ou 4 vous payez le tarif de ces tranches, alors que jusqu’ici vous bénéficiez du tarif de la tranche sociale, puis des tarifs des tranches suivantes. Je vous signale à ce propos que nous avons ajouté une cinquième tranche, aujourd’hui il y en a quatre, pour en quelque sorte atténuer les augmentations qui interviendront. Dans ce sens toujours, nous avons aussi créé une «zone tampon» de 50 kWH qui démarre immédiatement après la tranche sociale.

Ça servira à quoi, cette zone tampon ?

Ça servira, pour ceux qui atteindront les tranches supérieures, c’est-à-dire au-delà de 101 kWh, à tout de même bénéficier un peu du tarif presque équivalent à celui de la tranche sociale. Car, de 101 à 150 kWh, l’augmentation, dans le cadre de la nouvelle grille tarifaire, ne sera que de 60 centimes. Autant dire que de 0 à 150 kWh, on est à peu de choses près dans la tranche sociale. C’est seulement à partir de 150 kWh que l’on peut véritablement parler d’augmentation.

Pourquoi la suppression du bénéfice de la progressivité des tarifs et son remplacement par la tarification sélective ?

L’objectif, à vrai dire, est d’inciter les consommateurs à changer leurs comportements. Nous présumons que dorénavant un abonné, sachant que dès qu’il atteint une tranche payera le tarif complet de cette tranche, sera plus attentif à sa consommation, et même aux heures où il fait fonctionner ses équipements électroménagers. Je dois vous signaler à ce niveau de la discussion que nous assistons aujourd’hui à un changement structurel dans notre courbe de charge, puisque nous avons désormais deux pics de consommation dans la journée : à peu près en milieu de journée et le soir.

Oui, mais cela suppose que vous introduisiez la tarification bi ou tri horaire pour la consommation domestique… Ceci n’existe aujourd’hui que pour les professionnels !

Ça viendra. Mais en attendant, la pratique internationale montre que le meilleur levier pour l’efficacité énergétique, c’est d’abord le tarif. Vous pouvez généraliser les lampes basse consommation, mener des campagnes de sensibilisation… les ménages et les abonnés en général ne commenceront véritablement à surveiller leur consommation que si la tarification les y oblige en quelque sorte.

Ces ajustements de grilles et de tarifs, ça va rapporter combien ?

En gros 14 milliards de DH sur quatre ans : 11,5 milliards proviendront de l’électricité et environ 2,5 milliards de la branche eau.
n Quelle va être, en moyenne, la hausse pour les consommateurs, qu’ils soient des ménages ou des industriels ?
Pour les ménages, la hausse sera, en moyenne et toutes tranches confondues, de l’ordre de 4,5% sur la période du contrat programme. Pour la haute et très haute tension, ce sera une hausse moyenne de 3% par an sur la période 2014-2017. Pour la moyenne tension, elle sera de 6% par an, en moyenne.

Et là, le débat sur la compétitivité des entreprises va forcément rebondir…

Je pense sincèrement qu’on ne peut pas résumer la compétitivité d’une entreprise au coût de l’énergie. L’une des déclarations que j’avais faite avant mon départ du ministère de l’industrie, c’était que certains métiers sont appelés à disparaître au Maroc, car ils ne sont plus compétitifs. Il y a de nouveaux métiers et il faudrait que les gens s’y mettent. Ça, je l’ai dit et je l’assume.
Nous avons par contre un problème de productivité. Cela étant, et s’agissant du coût de l’énergie, je dis toujours qu’en attendant que le pays dispose d’une énergie moins chère, il faudrait peut-être accompagner certains secteurs.

Venant après la revalorisation du SMIG, l’augmentation du coût de l’énergie fera quand même jaser les industriels…

Aucune personne honnête ne peut nier que cette hausse aura un impact sur ceux qui la supporteront. Cela dit, comme je l’ai indiqué à l’instant, il y a un effort à faire sur la productivité et il y a également désormais la possibilité pour la haute et très haute tension de s’approvisionner auprès de fournisseurs qui proposeraient des tarifs moins chers. Bientôt, nous aurons 2 000 MW d’éolien installées, et cette énergie est très compétitive. Reste la moyenne tension, toujours dans les énergies renouvelables : j’espère là aussi que d’ici la fin de l’année on aura achevé le processus de son accès au réseau.
J’ajoute à cela que nous comptons supprimer, dans les semaines à venir, le seuil de 50 MW dans l’autoproduction. Autrement dit, ceux qui voudront produire par eux-mêmes pourront le faire sans aucune limite.

Ça, c’est l’effort demandé aux consommateurs. Quel sera celui que devra consentir l’ONEE ?

L’effort demandé à l’office rapportera sur la durée du contrat programme 8,2 milliards de DH. Environ 1,2 milliard de DH proviendront de la cession du patrimoine immobilier et des participations dans certaines centrales ; le reste résultera de l’amélioration de la gestion, de l’optimisation de la production et de la distribution, en somme, d’une meilleure gouvernance de l’ONEE. Et là, nécessairement, la question des synergies attendues de la fusion entre l’ONE et l’ONEP se pose. Il faudrait que cette fusion, sur le plan institutionnel et organique si l’on veut, se traduise aussi en termes de rendement, d’optimisation, de rationalisation des charges.

Avec d’autres mots, on dira que l’ONEE devra fonctionner comme une entreprise privée…

On peut dire les choses comme ça. Mais en réalité, tout cela n’est qu’un prélude. Car, honnêtement, on ne peut pas demander à un office qui a ses réflexes, ses traditions, je dirai même ses lourdeurs, et qui n’a pas fini de «digérer» la fusion dont il a fait l’objet il y a encore peu, de passer du jour au lendemain à une gestion qui serait celle d’une entreprise privée. Ajoutez à cela le fait que pendant longtemps l’on a exigé de cet office d’assurer un service public qui, sur le plan marchand, n’est évidemment pas rentable. Qui peut amener l’eau et l’électricité dans les villages les plus reculés, sinon l’ONEE? Aucun concessionnaire n’accepterait pareille mission.

Vous avez déjà parlé de l’effort de l’Etat dans cette entreprise de redressement, en termes assez généraux. Dans le détail, que fera-t-il ?

Jusqu’ici, nous soutenons l’office via la compensation du fioul. Nous avons supprimé la subvention du fioul industriel, de l’essence et bientôt, vers la fin de l’année, du gasoil. A partir de ce contrat programme il n’y aura plus de subvention pour le fioul ONE. Au lieu de cela, l’Etat s’engage sur un montant de près de 14 milliards sur les quatre ans à venir pour soutenir les tarifs d’électricité. Mais ce ne sera pas comme pour le fioul où il faut chaque année décaisser un montant x en fonction des cours internationaux. Les 14 milliards que nous allouons au soutien de l’électricité, ce sera dégressif et ça prendra fin à l’issue des quatre années du contrat programme. Indirectement, ceci devrait inciter l’ONEE à optimiser son mix énergétique.
Nous allons également recapitaliser l’office pour 2 milliards de DH, payer le crédit de TVA pour 3 milliards de DH, et nous comptons ramener le taux de TVA sur le charbon de 20% à 10%. Il faut savoir que c’est l’ONEE qui prend en charge la moitié de la TVA sur le charbon, soit 10%.

Ça sera pour quand cette baisse de la TVA sur le charbon ?

Fin 2017. J’ajoute que parmi les engagements pris, il y a aussi le paiement des arriérés dus à l’office par les régies publiques et les communes. Ces entités dépendent du ministère de l’intérieur, et celui-ci a signé le contrat programme. Donc à ce niveau, ça ne devrait pas poser trop de difficultés, même si on peut imaginer que certains dossiers, pour une raison ou pour une autre, trouveront peut-être leur solution devant les tribunaux. Il reste que l’important est que ce contrat programme est signé par quatre départements ministériels et ceux-ci vont coopérer pour mettre à plat les difficultés existantes ou qui risquent de survenir par la suite. Sans oublier bien sûr la supervision du dossier dans sa globalité par le chef du gouvernement qui présidera lui-même le comité de suivi.

Mis à part l’aspect financier, quels sont les autres engagements de l’Etat ?

Il y en a beaucoup. L’Etat doit aider à la construction, par exemple, d’un quai charbonnier dans le port de Safi, d’un autre quai charbonnier dans le port de Nador, etc. Et tout ça, ça exige, entre autres, de mobiliser le foncier, de régler les problèmes de droit de passage, bref, il y a là un certain nombre d’engagements que l’Etat doit tenir pour que, au bout, l’effort demandé à l’ONEE et aux consommateurs aboutisse au résultat recherché à travers ce contrat programme, à savoir le redressement de l’office et, par suite, la garantie de l’approvisionnement du pays en eau et en électricité.

Vous avez annoncé à «La Vie éco» en novembre dernier que la moyenne tension renouvelable sera ouverte fin 2014. Etes-vous prêts ?

J’ai besoin d’un décret. Et comme il existe une multitude d’intervenants (gestionnaires délégués, régies publiques, ONEE), il faudrait au préalable arriver à faire converger leurs points de vue. Car, pour ces intervenants, l’essentiel de leurs chiffres d’affaires, ils le réalisent avec la moyenne tension.
Nous avons fait le diagnostic, nous avons déjà une idée sur les moyens technologiques pour garantir l’accès au réseau de la moyenne tension issue des énergies renouvelables, mais il nous faut aussi, je crois, une agence de régulation. En tout cas, comme je l’ai déjà dit, j’espère y arriver à la fin de l’année.

Vous avez êtes partisan de la démocratisation du photovoltaïque. Comment le promouvoir ?

Ecoutez, c’est quand même aberrant que dans un pays où le taux d’ensoleillement est parmi les plus élevés au monde on ne profite pas de cette manne intarissable.
Ceci dit, nous avons un projet de photovoltaïque résidentiel en bout de ligne, avec un total de 900 MW au minimum. Outre l’amélioration de l’offre en électricité, cela permettra surtout de stabiliser le réseau dans les contrées où il n’y a pas une centrale à proximité. Il faut bien sûr, au préalable, ouvrir la basse tension renouvelable et pour cela on a besoin d’une loi, car la loi 13-09 sur les énergies renouvelables ne concerne pas la basse tension. C’est un gisement très intéressant, car avec les dernières technologies en la matière, on peut produire l’électricité photovoltaïque, basculer vers l’électricité conventionnelle en cas de besoin et injecter le surplus, quand il y en a, dans le réseau. Notre estimation est que l’on pourrait installer quelque 1 500 MW de photovoltaïque résidentiel, si on avait une loi pour ça et des moyens technologiques appropriés. C’est quand même l’équivalent de 4 centrales classiques. Cela dit, je ne vais pas me précipiter. Je vais d’abord faire accéder la moyenne tension renouvelable au réseau et j’espère y arriver vers la fin de cette année.
Mais encore une fois, je voudrais qu’il y ait préalablement une convergence des points entre les différents intervenants.

L’impression générale qui se dégage, avec la production concessionnelle, l’ouverture de la haute et très haute tension au réseau et bientôt la moyenne tension…est que finalement la production échappe de plus en plus à l’ONEE…
Pas vraiment. L’ONEE a encore sa propre production et il est présent dans les PPA (Power purchase agreement, la production concessionnelle avec garantie d’achat, NDLR). C’est vrai que le Maroc s’oriente vers la libéralisation de ce secteur, mais il s’agit d’une libéralisation progressive. Nous n’avons pas d’énergie fossile, il faut donc exploiter à fond les énergies renouvelables. Et pour cela, il faut créer un marché. C’est pourquoi nous avons ouvert la haute et très haute tension renouvelable et nous comptons le faire également, je le répète, pour la moyenne tension.

Ce qui ne manquera pas de concurrencer l’ONEE…

Ecoutez, les opérateurs privés dans l’énergie éolienne, par exemple, produisent pendant une période de l’année et s’engagent vis-à-vis de leurs clients sur un volume d’heures d’approvisionnement sur l’année.
Mais le reste, c’est l’ONEE qui l’assurera, car lui, il produit à partir des combustibles fossiles et n’est donc pas soumis aux aléas de la nature. Mais honnêtement, le schéma dans lequel nous nous engageons, c’est celui de «dégager» le plus possible l’ONEE de la production. Ça, c’est sûr. Et nous espérons ainsi tirer les coûts vers le bas. Il est clair que les coûts dans les énergies renouvelables sont très compétitifs, il n’y a pas de raison d’obliger les consommateurs à acheter à l’ONEE.