Abattage de volaille : les opérateurs appellent à un plan de sauvetage

Une étude a été réalisée par le cabinet Mazars sur demande de l’ANAVI et la FISA. Elle révèle que les 15 000 tueries traditionnelles concurrencent fortement les 25 abattoirs agréés et menacent la santé du consommateur. Le plan d’action recommandé plaide pour la reconversion des grandes tueries en abattoirs de proximité et des petites en point de vente de volaille conditionnée.

L’ouverture d’un abattoir avicole privé se fait assez souvent à regret ! Et pour cause, les opérateurs peinent toujours à viabiliser leur modèle économique et à rentabiliser leurs investissements. A ce jour, ils sont près de 25 abattoirs, situés principalement sur l’axe Casablanca-Rabat et dans la région de Chaouia à se partager le marché. Mais seule une dizaine tourne régulièrement. C’est en tout cas ce que dévoile une étude sur «la filière de l’abattage des volailles au Maroc» mandatée par l’Association nationale des abattoirs industriels avicoles (ANAVI) et la Fédération interprofessionnelle du secteur avicole (FISA) et réalisée par le Cabinet Mazars. Ce document révèle en effet que les abattoirs avicoles agréés travaillent en sous-capacité, le taux d’utilisation étant à peine à 50%. Ces unités d’abattage et de transformation ne traitent aujourd’hui que 8% de la production nationale de poulet estimée à 456 000 tonnes en 2014. «Nos machines tournent uniquement grâce à l’abattage de dindes, dont les abattoirs agréés contrôlent près de 80% de la production nationale qui s’élevait à 78000 tonnes en 2014», regrette Omar Belayachi, président de l’ANAVI. A l’origine de cette situation, la concurrence du secteur informel. Au Maroc, ils sont aujourd’hui près de 15 000 tueries, comprenant les tueries de quartier, les grosses tueries, les marchés de gros et les souks. Selon les résultats de l’étude, «92% de la production de poulet et près de 20% de la production de dinde transitent par ces lieux d’abattage clandestin». Profitant de leur position de principaux distributeurs de volaille, les opérateurs du circuit informel définissent les prix de vente de façon peu transparente. L’étude souligne également que la propagation de ces tueries artisanales met en danger la santé des consommateurs.

L’ONSSA n’est pas habilité à sévir

L’étude explique en partie la prolifération des tueries par le fait que l’Office national de sécurité sanitaire des produits alimentaires (ONSSA) n’est pas légalement habilité à sévir, les autorités locales étant les seules en mesure de prendre des décisions de fermeture ou d’appliquer des sanctions pécuniaires. Contacté à ce sujet, un responsable de l’office explique que «le contrôle des tueries relève des prérogatives des autorités locales puisque ce sont elles qui délivrent l’autorisation d’exercice. L’office n’a jamais autorisé ces tueries et donc il ne pourra pas contrôler des opérateurs qui travaillent dans l’illégalité». Dans ce sens, les opérateurs du secteur font remarquer que les sanctions légales contre ces détaillants vont très rarement jusqu’au bout. «Pis, de nouvelles autorisations de vente sont même accordées», regrette M.Belayachi. Sur ce volet, il est important de rappeler que ces tueries disposent uniquement d’autorisations de vente de poulet vif et non pas d’abattage. Mis à part la procédure de contrôle, la responsabilité des autorités locales s’étend au fait que ce sont les abattoirs communaux de volailles mis en place et gérés par les communes qui assurent l’approvisionnement de ces détaillants. Côté consommateurs, les résultats de l’enquête révèlent qu’ils sont peu sensibilisés sur les risques sanitaires, ils n’y voient pas de danger. Par conséquent, une grande partie des acteurs de la restauration collective (restaurants, hôtels, cantines…) continue de s’approvisionner auprès des grosses tueries, et ce, malgré les efforts consentis pour formaliser le circuit d’approvisionnement de la restauration collective. Par ailleurs, la ménagère, de par sa perception de la fraîcheur de la volaille abattue instantanément et du bas prix, préfère s’approvisionner auprès des tueries de quartier.

Les recommandations des professionnels

En vue de moderniser et de structurer l’aval du secteur, l’étude recommande un plan d’action inspiré du modèle tunisien. Ce plan qui a bel et bien donné ses fruits devrait être déployé en trois phases. La première consiste à sensibiliser les consommateurs aux règles d’hygiène en vue de les encourager à s’approvisionner en viande de volaille abattue exclusivement au niveau des établissements agréés. Ces actions de sensibilisation se traduiront notamment par la signature de conventions avec les acteurs de la restauration collective en leur proposant des prix préférentiels. Un plan de communication grand public est également prévu.

La deuxième phase porte, elle, sur une réforme qui sera menée en deux étapes. D’abord, une étape transitoire qui aura pour finalité de recenser et d’identifier les propriétaires de toutes les tueries de quartier. Cette opération devrait être chapeautée par les autorités locales en collaboration avec le ministère de l’intérieur et les responsables de l’ONSSA. Ensuite, les détaillants identifiés auront un délai (1 an pour les tueries de quartier du centre-ville, 2 ans pour celles situées dans la périphérie des grandes villes et 3 ans pour les tueries des petites villes) afin de se conformer au corpus normatif tout en les accompagnant dans la modernisation de leurs locaux à travers la mise en place d’un cahier des charges. Pour s’y conformer, deux scénarios sont envisagés. Le premier consiste en la reconversion des tueries de quartier disposant de la surface nécessaire à l’activité d’abattage en abattoirs de proximité exclusivement destinés aux ménages. A cet effet, ces détaillants devront obtenir l’agrément de l’ONSSA pour l’exercice de l’activité. Le deuxième scénario consiste quant à lui à reconvertir les points de vente de volaille vivante en point de commercialisation de volaille conditionnée et emballée provenant des abattoirs agréés. Les propriétaires de ces points de vente pourraient également réaliser un chiffre d’affaires additionnel à travers la vente de produits de charcuterie, de produits élaborés, de saucisses… «L’étude recommande à ce que les propriétaires des tueries puissent bénéficier d’une contribution du plan Rawaj pour financer la modernisation des points de vente». De leur côté, les opérateurs du secteur s’engagent à redéployer plus de 15 000 emplois sur les 30 000 assurés par le circuit informel dans les abattoirs privés.

Enfin, l’étude prescrit la création d’un nouveau label «Djaj bladi». Cette marque permettra aux consommateurs de reconnaître facilement la viande de volaille provenant des abattoirs agréés. Les points de vente autorisés doivent également mentionner ce label à l’entrée de leurs magasins. Somme toute, les opérateurs du secteur (ANAVI et FISA) ont financé la réalisation de cette étude, donné toutes les solutions envisageables et se disent prêts à s’impliquer dans le process de restructuration du secteur. Aujourd’hui, la balle est dans le camp des responsables et des décideurs. Dossier à suivre…