« A moins d’un Plan Marshall pour le Rif, sur 10 ans et des investissements colossaux… »

Economie, Alain Labrousse est sociologue, fondateur de l’OGD (Observatoire géopolitique des drogues), consultant auprès de l’Observatoire francais des drogues et des toxicomanies (OFDT) et de l’UE.

Alain Labrousse est sociologue, fondateur de l’OGD (Observatoire géopolitique des drogues), consultant auprès de l’Observatoire francais des drogues et des toxicomanies (OFDT) et de l’UE. Il est aussi membre de l’OGCI (Observatoire de la criminalité internationale). Il est éditeur de la revue «Drogues Trafic International». Dans l’entretien qui suit, il explique les difficultés liées au combat du fléau.

La Vie éco : A voir les quantités de cannabis qui partent vers l’Europe, on a l’impression que l’Union européenne n’est pas en mesure de surveiller le détroit de Gibraltar…
Alain Labrousse : L’Union européenne n’est pas susceptible de surveiller le détroit de Gibraltar car elle ne s’est jamais fixé ce type de mission de police. Lorsque les contrôles internes aux frontières de l’Union, européenne ont été quasiment abolis, on aurait pu s’attendre à ce que les frontières externes de l’Union soient renforcées par des forces de police des pays qui n’étaient pas en première ligne (ce qui se fait avec les 10 nouveaux membres à l’Est). Ainsi, des forces provenant par exemple de Belgique ou d’Allemagne viendraient épauler les Espagnols dans le détroit de Gibraltar. Mais les Espagnols auraient considéré cela comme une atteinte à leur souveraineté. Ceci dit, même s’il existe des cas de corruption de policiers ou de douaniers espagnols, le niveau des saisies de haschisch marocain par l’Espagne sont considérables : de 2000 à 2002, respectivement 474 t, 514 t et 565 t. En 2003 et 2004, les saisies ont approché les 800 t. Durant les trois premières années, les saisies au Maroc n’ont été en revanche que de 144 t, 61,3 t et 66 t, une proportion extrêmement faible pour un pays producteur. Si l’on compare par exemple les saisies de cocaïne aux Etats-Unis, le principal pays consommateur de cette drogue et la Colombie, le principal pays producteur, on n’observe pas une telle disproportion : par exemple pour 2000 et 2001, Etats-Unis : 99,7 t et 106 t ; Colombie : 110 t et 73 t. En 2000, on le voit, les saisies colombiennes ont même dépassé celles des Etats-Unis.
Dans ces conditions, même si les contrôles en Méditerranée étaient considérablement renforcés, les trafiquants délocaliseraient les exportations sur d’autres routes déjà utilisées : routes directes pour d’autres ports européens, en particulier sur l’Atlantique : Portugal, France, Pays-Bas, etc ; routes par l’Afrique, maritimes via les îles du Cap Vert ou par la route terrestre via Dakar où des saisies très importantes ont été déjà effectuées, avant que le haschisch soit réexpédié vers les ports de l’Europe cités plus haut.

Comment expliquez-vous qu’un pays comme l’Espagne, plaque tournante du trafic du cannabis, continue d’octroyer la nationalité à des « barons » marocains sujets à des mandats d’arrêt ?
C’est une politique des pays développés de sacrifier la lutte anti-drogue à d’autres intérêts. Ces barons ont été ainsi probablement récompensés de services rendus, par exemple en dénonçant d’autres trafiquants ou en aidant les forces de l’ordre à démanteler des réseaux de vente d’armes.
Les Etats-Unis ne font pas autre chose, c’est ce qu’ils appellent les «plea bargain». En France, comme je l’ai écrit à plusieurs reprises, le gouvernement demande à ses policiers de ne pas dire que le haschisch saisi provient du Maroc, mais d’Espagne (ce qui, en jouant sur les mots, n’est pas faux). Ceci pour ne pas mettre en difficulté un «gouvernement ami» et favoriser les menaces islamistes dont il est l’objet, etc.

Comment évaluez-vous l’effort consenti par le Maroc dans la lutte anti-drogue?
Je pense que le Maroc a d’autres intérêts dans cette affaire : le gouvernement fait le minimum d’investissement pour désenclaver et développer le Rif, en échange de quoi on laisse les Rifains survivre grâce au cannabis. Simultanément, on ferme les yeux sur les activités d’un certain nombre de gens qui trafiquent dans le Nord ou protègent le trafic, en échange de leur loyauté au pouvoir central. C’est ce qui s’appelle une politique clientéliste. Les Marocains n’ont pas tort non plus de dire que c’est l’énorme marché européen qui suscite la production et que tant qu’il existe la demande il y aura toujours des productions pour y répondre.

Dans quelle mesure l’Union européenne peut-elle être un partenaire efficace pour le Maroc, dans la lutte anti-drogue?
Les projets de développement alternatif financés par l’Union européenne ont été jusqu’ici des échecs car mal conçus et mal adaptés aux besoins des paysans. Elle en prend prétexte pour dire qu’on «ne peut rien faire avec les Marocains». Je crois que le problème devrait être mis sur la table en toute transparence à travers une réunion de toutes les parties intéressées.
Ce que l’on appelle en Amérique latine «mesa de donantes», table des financeurs, qui comprendrait non seulement les représentants de l’Union, mais également ceux des pays les plus concernés, au premier rang desquels l’Espagne et la France. Il faudrait élaborer en collaboration avec les autorités marocaines un «Plan Marshall» pour le Rif, sur une dizaine d’années au moins, représentant des investissements importants. C’est le seul moyen de réduire de façon substantielle les cultures de cannabis. Mais je doute qu’il existe en Europe une volonté politique pour cela. Car au fond, en dépit des discours alarmistes, le cannabis préoccupe beaucoup moins que l’héroïne et, de plus en plus, la cocaïne.
Un autre problème, c’est que les provinces du Rif sont de toute façon trop peuplées (densité de 130 hab au km2), ce qui ne permettra jamais de faire vivre toute la population actuelle qui est retenue sur la terre grâce au prix payé pour le cannabis (même si les paysans sont les parents pauvres de ces activités, en comparaison des trafiquants marocains et européens).
Entre la moitié et les deux tiers de la population devrait quitter la région…probablement pour migrer en Europe. C’est aussi une des raisons pour laquelle les Européens préfèrent ne pas toucher à la situation actuelle qui convient à tout le monde..

Alain Labrousse,
Fondateur de l’Observatoire géopolitique des drogues
«Le Maroc fait le minimum d’investissement pour désenclaver et développer le Rif, en échange de quoi on laisse les Rifains survivre grâce au cannabis n ».