A Casablanca, la spéculation foncière a eu raison des cimetières

Aucune stratégie n’est arrêtée pour assurer le foncier des cimetières prévus dans le schéma directeur.
Al Ghofrane et Arrahma, seuls lieux d’enterrement officiellement en service à  Casablanca, accueillent en moyenne 50 morts par jour. Leur budget est alimenté en partie par les recettes réalisées sur les tombes et l’exploitation des parkings.

Dans dix ans, il n’y aura plus de cimetières vides pour enterrer les morts musulmans du Grand Casablanca, si la situation reste telle qu’elle est. La raison, la ville blanche où se concentrent plus de 4 millions d’habitants ne dispose que de deux cimetières ouverts officiellement aux publics, en l’occurrence Arrahma et Al Ghofrane, abstraction faite de Chouhada où l’on enterre, en général, que des personnes connues.

Al Ghofrane est considéré actuellement comme le plus grand cimetière de la ville. Aménagé à la fin des années 80 sur un terrain de 135ha appartenant à l’Etat, il compte actuellement 155829 tombes. De 1989 à 2010, le nombre des enterrements a été en moyenne de 5 par jour. En revanche, «durant ces quatre dernières années, le cimetière reçoit en moyenne entre 34 et 40 morts par jour», déclare Aziz Hassan, président du groupement des communes Al Ghofrane. Et d’ajouter : «A ce rythme, le cimetière sera saturé dans dix ans». Même son de cloche du côté de Mohammed Zaki, président du groupement des communes Al Tacharrouk. «Le cimetière d’Arrahma qui accueille les morts des préfectures de Hay Hassani Oulfa, Anfa et Aïn Diab, enregistre en moyenne 15 enterrements par jour». Aménagé en 1990 sur une superficie de 96 ha, ce cimetière est rempli à 40%. Ainsi «si nous restons sur le même rythme d’enterrements par jour, il sera saturé dans les 15 ans à venir», ajoute Mohammed Zaki.

Certes, une période de dix ou quinze ans fait partie du long terme, mais au regard de ces responsables, il est temps de se pencher sur le dossier. Et pour cause, Casablanca souffre de la rareté du foncier. Dans l’état actuel, «il est difficile de trouver un terrain de 100 ha qui appartient à l’Etat», confirme Aziz Hassan. A ce propos, il est important de souligner que les cimetières sont construits sur des terrains appartenant aux domaines publics. Le président du groupement des communes Al Ghofrane explique que «depuis le début des années 2000, nous essayons d’ouvrir le débat sur ce dossier, en vain. A cette époque, nous avons envoyé plusieurs correspondances au Conseil de la ville et au ministère de l’intérieur pour demander l’extension des cimetières sur les terrains du voisinage». Et de renchérir, «ces lettres sont restées sans réponse.

Aujourd’hui, tous les terrains qui entourent les deux cimetières abritent des projets résidentiels ou autres». Contacté à ce sujet, Ahmed Brija, premier vice-président du Conseil de la ville, confirme le constat et rassure: «La ville trouvera forcément une solution pour assurer les terrains. On a encore du temps». A cet effet, il est important de souligner que l’agence urbaine a prévu des cimetières dans le schéma directeur. Cependant, aucun emplacement n’est encore sécurisé. En somme, «les pouvoirs publics de la ville n’accordent pas d’intérêt à ce dossier. Ils oublient que l’investissement dans un cimetière ne se limite pas uniquement au terrain, mais aussi l’aménagement de cet espace», regrette Mohammed Zaki.

De 5 à 7 MDH de recettes par an

Le mode de gestion des cimetières a en fait évolué. La construction et l’équipement des cimetières nécessitent d’importants investissements. «Chaque 20 ha nécessitent une enveloppe de 100 MDH pour la construction de la grande muraille, l’aménagement des zones d’enterrement, l’éclairage et le revêtement des chaussées», confirme M. Zaki. Selon lui, ces investissements se font au fur et à mesure. Car pour réaliser ces travaux, les cimetières comptent sur leurs propres recettes. «Chaque cimetière a son propre conseil de gestion et son propre budget», souligne Aziz Hassan. Ce budget est estimé au titre de l’année 2014 à 5 MDH pour Al Ghofrane et 4 millions pour Arrahma. La grande partie des dépenses est dédiée aux prestations de surveillance. En effet, les deux cimetières dépensent respectivement 2,22 millions et 3 millions par an pour la sécurité. A cela s’ajoute l’éclairage, la propreté et l’entretien.

Pour assurer la bonne gestion des espaces, le conseil ne compte pas uniquement sur les subventions accordées par le Conseil de la ville et qui ne dépassent pas les 900 000 DH par an et par cimetière. Ces dernières multiplient les sources de revenus. A titre d’exemple, le cimetière d’Arrahma génère annuellement 7 MDH de recettes. «Les revenus proviennent principalement des prix des tombes fixés à 100 DH. De plus, la société adjudicataire qui s’occupe des enterrements nous verse 30 DH sur les 70 qu’elle reçoit de la famille du défunt», explique Mohamed Zaki.

L’exploitation du parking permet également d’assurer un montant annuel de 180000 DH. «Nous avons mis au sein du cimetière des voitures électriques pour le transport des visiteurs moyennant un prix de 5 DH. Ces voitures génèrent un profit annuel de 140 000 DH», ajoute-t-il.
Il en est de même pour le cimetière d’Al Ghofrane, qui enregistre des recettes annuelles de l’ordre de 5MDH. «Nous n’assurons pas la gestion directe des espaces. Tous les lieux sont confiés à des sociétés de gestion déléguée via des appels d’offres publics», explique M. Zaki. Et d’ajouter, «cela nous permettra d’assurer des revenus fixes et variables». En effet, en plus du montant du terrain fixé à 200 DH par tombe, le cimetière reçoit 250 000 DH par an comme loyer du parking, ainsi que 600 000DH comme droit d’entrée pour la société chargée de l’exploitation du cimetière. En somme, les cimetières ne sont plus uniquement des lieux d’enterrement, mais surtout des investissements qui peuvent rapporter s’ils sont bien gérés.