Mal formés, nos juristes ?

Une nouvelle réforme introduit plusieurs nouvelles matières dans le cursus de droit. Selon les formateurs et professionnels, le système modulaire est bien trop superficiel.

La formation en droit, qui a connu beaucoup de mutations durant ces 20 dernières années, vient de faire l’objet d’une énième réforme. A partir de la rentrée universitaire 2015-2016, les enseignements abordent le droit (civil, constitutionnel, administratif, pénal…), mais également l’histoire du droit et des institutions, les relations internationales, les sciences politiques et économiques, les finances publiques… S’y ajoutent des cours de langues et un stage. La spécialisation en droit public ou droit privé, qui avait lieu lors de la première année, est désormais repoussée à la 2e, voire à la 3e année dans certaines facultés. Toujours dans le cadre du système modulaire, cette réforme vise à «donner de plus en plus de notions de droit aux étudiants, et ce, dès le cycle de licence», selon l’arrêté ministériel organisant la réforme, publié en février 2015. Permettra-t-elle de rehausser le niveau ? En tout cas, formateurs et professionnels sont très critiques sur les précédentes. «L’organisation de la formation est un élément déterminant dans l’efficience du cycle de droit. Ce que l’on constate, c’est que les différentes réformes n’ont pas vraiment abouti à la formation de juristes performants. La licence de droit devrait permettre d’acquérir les connaissances juridiques de base et de se familiariser avec un vocabulaire et des exercices totalement nouveaux, ce qui n’est pas le cas actuellement», explique Mohamed Bennani, professeur de droit et ancien doyen de la Faculté de droit et d’économie de Casablanca (Université Hassan II). Mohamed Mernissi, professeur de droit, partage, à peu près, le même avis. «La formation en droit est bien trop superficielle pour pouvoir former des juristes qualifiés. A force de vouloir aborder toutes les matières, les étudiants se retrouvent embourbés dans des matières secondaires, alors qu’ils n’ont pas encore acquis les bases des études de droit», souligne-t-il. Mohamed Koudane, juriste et professeur de droit, souligne pour sa part qu’il s’agit surtout d’un problème de pré-requis. «Le cycle de licence de droit est bien conçu, mais il n’est pas adapté au niveau des étudiants qui s’inscrivent en première année», constate-il avant de préciser que les études de droit «nécessitent beaucoup de rigueur, de logique et de mémoire, des qualités d’expression et d’argumentation que les étudiants sont encore loin de détenir».

L’informatique et la gestion des données sont oubliés dans les programmes

A l’évidence, l’origine du mal se situe bien en amont, c’est-à-dire de l’école primaire au lycée. Et en bout de course, l’insertion des diplômés dans le monde professionnel devient problématique. D’ailleurs, Me Abdellatif Yagou, notaire à Casablanca, regrette carrément «la pénurie de talents». Ce que confirme, d’une autre manière, Amine Hajji, avocat au barreau de Casablanca. «Sans faire offense aux diplômés des facultés marocaines, dont certains sont de brillants éléments, force est de constater que les cabinets d’affaires préfèrent recruter les lauréats des universités européennes, françaises en particulier», avoue-t-il. Selon lui, l’un des plus grands problèmes de la formation marocaine est la pauvreté, voire l’absence, de formation en informatique. Depuis une vingtaine d’années, l’accès des juristes aux sources du droit a profondément évolué et l’informatique est devenue un outil incontournable. De multiples bases de données juridiques ont vu le jour (Lamyline Reflex, Lexis-Nexis incluant Juris-Data, Doctrinal, Westlaw, Lexbase, etc.). La maîtrise de ces outils fait désormais partie de la culture générale des juristes. Il est cependant avéré que les étudiants en droit sont encore mal préparés à l’interrogation des bases de données juridiques. Pour Me Hajji, l’utilisation quotidienne des étudiants des moteurs de recherche est «trompeuse : elle ancre progressivement l’idée fausse qu’un million de résultats (dont on ne consultera que les vingt premiers…), en réponse à deux termes choisis au hasard, correspondent à une interrogation réussie».

Les universités privées à la rescousse

Seulement, les facultés de droit ne sont plus les seuls établissements universitaires qui proposent, dans le pays, des formations offrant des opportunités dans des métiers qui relèvent du domaine juridique. Plusieurs universités privées se sont lancées dans l’enseignement juridique. C’est le cas de l’Université Internationale de Casablanca et celle de Rabat, qui ont mis en place une filière Droit des affaires qui «vise à permettre aux futurs juristes de mieux maîtriser le fonctionnement général de l’entreprise et plus particulièrement son domaine juridique». Bien que le cursus ne donne pas accès aux professions légales et réglementées (avocat, notaire, magistrat, huissier…), il a le mérite de combler le vide chez certains cabinets d’affaires qui cherchent des profils pointus.

Les diplômés en droit peuvent exercer dans les services juridiques des grandes entreprises, les cabinets d’avocats, les études notariales, les banques, les compagnies d’assurances et chez les promoteurs immobiliers. Ils peuvent se présenter à la majorité des concours administratifs de la fonction publique, qui comprennent souvent une ou plusieurs épreuves de droit. Ils peuvent d’abord avoir accès à un certain nombre de métiers comme administrateur de biens, rédacteur d’assurances, chargé d’études ou assistant juridique, greffier des services, gardien de la paix, attaché d’administration, attaché territorial… S’ils poussent les études un peu plus loin, ils auront accès à la profession d’avocat, d’huissier de justice, d’administrateur judiciaire, de magistrat, de juriste d’entreprise, de cadre spécialisé en contentieux dans un cabinet d’avocat. Certains juristes ratissent même plus large en optant pour une carrière de fiscaliste, ou encore dans les médias…