64% d’actifs, aubaine ou handicap pour le Maroc ?

La pyramide des âges est en train de s’inverser, le pays est en stade
de transition démographique
Pour réduire le chômage de moitié à l’horizon
2010, il faudrait réaliser une croissance du PIB de 5,2% par an et une
progression de l’emploi de 3,7%.

Le changement dans la pyramide des âges de la population marocaine pose un défi majeur pour l’économie nationale. La population en âge d’activité croît en effet de manière importante (64 % de la population totale en 2002, contre 49,9 % en 1981). Quel impact cela produirait-il sur l’économie nationale et comment celle-ci peut-elle absorber ce capital humain, que les économistes désignent sous l’appellation positive d’«aubaine démographique» ? C’est à cette interrogation, notamment, qu’une récente étude de la DPEG (Direction de la politique économique générale – ministère des Finances) a tenté d’apporter des éléments de réponse.
Les projections effectuées par la DPEG, sous l’hypothèse d’un taux de croissance annuel de la population active de 3,2 % entre 2002 et 2010, donnent en effet des résultats qui interpellent vivement les pouvoirs publics. Pour réduire de moitié le taux de chômage (de 11,6 % en 2002 à 5,8 % en 2010), le Maroc devrait réaliser une croissance moyenne du PIB de 5,2 % sur la période 2002/2010 et une progression moyenne de l’emploi de 3,7 %, soit l’équivalent de 400 000 emplois par an. Il faudrait presque autant d’effort (une croissance économique de 4,8 % l’an et une augmentation de l’emploi de 3,3 % l’an) pour diminuer le niveau du chômage de seulement 2,5 points au cours de la période considérée. Et rien que pour maintenir le taux de chômage à son niveau actuel, il faudrait que l’emploi évolue à un rythme de 3 % par an jusqu’en 2010.
Tout le problème est de savoir comment l’économie marocaine peut réaliser des taux de croissance (5 % en moyenne) à même d’intégrer les nouveaux arrivants sur le marché du travail. La DPEG estime qu’avec un taux d’investissement de 28 % du PIB (contre un peu moins de 23 % aujourd’hui), la productivité globale des facteurs (PGF) améliorerait la croissance économique de 1,1 point par an, au lieu de 0,1 point sur la période 1994-2002. Et l’analyse de cette PGF montre justement que la participation du capital travail à la croissance économique serait de 2,7 points, et celle du capital physique de 1,4 point.

Le Maroc n’a pas su tirer profit de la transition démographique
Pour dire les choses plus simplement, une croissance forte et durable capable d’absorber les classes d’âge active est possible, moyennant un certain niveau d’investissement bien sûr, mais aussi l’injection de ce capital humain dans le système productif. Ça a l’air de ressembler à l’histoire de l’œuf et de la poule, mais c’est ainsi : on a besoin de croissance pour créer des emplois, mais en même temps cette croissance est, pour une bonne part, le fruit de l’utilisation des ressources humaines. C’est pour cela que lorsqu’un pays a une population active (entre 15 et 60 ans) plus nombreuse que les autres classes d’âge (les moins de 15 ans et les plus de 60 ans), les économistes disent que ce pays bénéficie d’une aubaine démographique. C’est le cas du Maroc (mais aussi de presque tous les pays en voie de développement) où la population en âge de travailler représente plus de 64 % (19 millions d’habitants) de la population totale.
Il faut préciser néanmoins que, du fait de la baisse de la fécondité notamment, le Maroc est entré dans la phase de transition démographique depuis plus dizaine d’années déjà. Mais, comme le note la DPEG, «le Maroc n’a pas su tirer profit de cette opportunité» (donc de cette aubaine) pour améliorer sa croissance économique. Trois raisons à cela, notamment : la faible productivité du travail, une participation limitée de la femme à la création de richesses et un taux d’analphabétisme élevé. Résultat : le taux de croissance annuel du PIB par habitant est passé de 1,2 % entre 1982 et 1994 à 0,6 % entre 1994 et 2002.

La pression continuera de s’exercer sur le marché du travail
Le Maroc saura-t-il tirer les enseignements du passé pour mieux profiter de la transition démographique qui devrait se poursuivre pour quelques années encore ? Avec, d’une part, la croissance de la population urbaine à un rythme de 2,6 % entre 1994 et 2002 (une tendance qui devrait se poursuivre à la même cadence, jusqu’en 2010, selon les projections du CERAD – Centre d’études et de recherches démographiques) en relation avec l’urbanisation et l’exode rural, et, d’autre part, la progression de l’emploi féminin découlant des efforts en matière de scolarisation, la pression qui va s’exercer sur le marché du travail sera forte. D’autant que cette augmentation massive de la demande d’emploi coïncidera avec «la phase la plus critique» de l’économie marocaine à savoir l’ouverture encore plus grande du pays sur l’extérieur, conséquence des accords de libre-échange avec l’Europe et les Etats-Unis, notamment.