400 000 agriculteurs toujours interdits de financement

Obligé de se conformer aux règles prudentielles, le Crédit agricole ne finance que les agriculteurs solvables, qui sont au nombre de 60 000.
Une convention entre l’Etat et la banque devait permettre à 400 000 agriculteurs d’accéder au crédit dans le cadre d’une mission de «service public».
Faute d’une réforme du secteur,
le problème reste entier, alors que
la sécheresse menace.

Depuis la transformation de la Caisse nationale du crédit agricole (CNCA) en Crédit agricole du Maroc (CAM), avec un statut de société anonyme, soumis par conséquent aux règles prudentielles de Bank Al Maghrib, la question du financement de certaines exploitations agricoles demeure posée. En dehors des 60 000 agriculteurs – sur une clientèle de 200 000 – qui continuent de bénéficier d’un accès au crédit, parce que solvables, des milliers d’autres se débrouillent comme ils peuvent, pour ne pas dire qu’ils sont en crise, tout simplement. Ce sont aujourd’hui quelque 400 000 petites et moyennes exploitations agricoles (PMEA) qui attendent qu’une solution soit trouvée à ce problème de financement.

Réinventer la notion de service public
Lorsque la réforme du Crédit agricole avait été promulguée, il était prévu que celui-ci, outre les missions de banque commerciale classique, assure également celles de service public au profit du monde agricole. Pour cela, une convention devait être signée entre le CAM et les pouvoirs publics. Un projet qui reste toujours suspendu alors que les prémices d’une année de sécheresse et le risque plus que plausible d’invasion acridienne font peser de lourdes menaces sur le secteur. «Il y a un projet en cours, mais, vous vous en doutez, la question n’est pas aussi simple que cela. Car, au fond, le problème ne revêt pas un caractère strictement financier. Autrement dit, il ne s’agit pas de décréter que l’Etat va aider les petits agriculteurs, encore faut-il s’intéresser à la situation de ces exploitations, savoir par exemple si les spéculations qui sont pratiquées sont rentables ou non, ou s’il ne serait pas plus judicieux d’opérer des reconversions…», explique Mohamed Meskini, directeur du marché de la PMEA au Crédit agricole.
Plus précis, ce dernier estime qu’en vérité l’enjeu aujourd’hui, ce n’est rien moins que de «réinventer carrément la notion de service public».

La fragmentation des surperficies agricoles se répercute sur le financement
Certes, la création même de la direction de la PMEA, il y a sept mois, montre bien que le CAM est résolu à prendre en charge cette population d’agriculteurs. Mais, comme l’a déclaré dans ces colonnes mêmes le directeur du CAM, Tariq Sijilmassi, «ce qui est important aujourd’hui, c’est de financer l’agriculteur solvable voire, à travers notre financement, créer une nouvelle génération d’agriculteurs solvables» (cf. La Vie éco du 9 avril 2004). Avec 8 milliards de DH de créances en souffrance, le CAM ne peut plus en effet se permettre d’injecter de l’argent dans des opérations plus qu’aléatoires.
De fait, l’accès au financement du CAM est aujourd’hui soumis à un certain nombre de critères (niveau d’endettement de l’agriculteur, son historique vis-à-vis du CAM, degré d’expertise de l’exploitation, etc.). Cette sélectivité a donné lieu à deux constats. En premier lieu, ceux qui, aujourd’hui, sont en difficulté ou en contentieux avec le CAM, sont ceux-là mêmes qui, précisément, ne répondent pas à ces critères. Deuxième point, quelque 300 000 à 350 000 agriculteurs, parfaitement solvables, ceux-là, échappent au CAM. Et celui-ci compte les conquérir (ou les reconquérir), notamment en mettant à leur disposition des produits nouveaux, adaptés à leur situation et avec des procédures simplifiées, confie M. Meskini. Au total, sur un marché estimé à 750 000 PMEA, le CAM se dit prêt à financer directement les 350 000 déjà solvables, les 400 000 restants devant justement être pris en charge dans le cadre de la convention à conclure avec l’Etat.
Au-delà de la question du financement, importante cela va de soi, la problématique centrale de l’agriculture marocaine, selon les experts, reste son extrême fragmentation. Sur les 1,5 million d’exploitations agricoles existantes, 70 % ont une superficie inférieure à 5 hectares. Et sur ces 70 %, la taille moyenne est inférieure à un hectare. A ce problème de fond s’ajoute celui, non moins important, de la prédominance de la céréaliculture. D’après les chiffres du ministère de l’Agriculture, celle-ci représente 70 % de la surface agricole utile totale. Or, indiquent les spécialistes, la céréaliculture au Maroc a ceci de particulier : tout en étant, dans bien des cas, très peu rentable (cas des spéculations dans le bour, notamment), elle est celle dont les charges sont très élevées : 3 000 DH/ha en bour et 7 000 DH/ha en irrigué.
C’est au regard de ces difficultés, entre autres, qu’une réflexion est déjà lancée sur la réforme du secteur agricole. Des pistes sont même avancées, mais ce ne sera pas pour demain. En attendant, les problèmes noircissent le ciel de 400 000 agriculteurs qui ne savent plus à quelle banque se vouer.

Avec 8 milliards de dirhams de créances en souffrance, le Crédit agricole ne veut plus prendre de risque et l’Etat n’a pas de solution viable dans l’immédiat.