3 000 DH pour un permis de conduire sans examen ! L’anarchie continue…

Accidents de la route : il est temps de mettre fin à  l’anarchie des auto-écoles et des centres d’examen. Dans les petites villes, les candidats paieraient entre 1 000 et 1 500 DH pour obtenir la bienveillance de l’examinateur. Pour un permis poids lourd, il faut compter jusqu’à  7 000 DH.

Le ministère du transport et de l’équipement a finalement décidé de s’attaquer sérieusement à la profession des auto-écoles. Car quand on sait comment les candidats effectuent leur apprentissage, comment les permis de conduire sont octroyés, on peut comprendre aisément l’hécatombe qui sévit sur nos routes.

C’est pour cette raison que le ministère s’apprête à publier un nouveau cahier des charges pour les auto-écoles. Les nouvelles spécifications sont d’autant bienvenues qu’elles sont, selon les professionnels eux-mêmes, de nature à contribuer à rehausser le niveau de l’enseignement de la conduite automobile, de l’examen, et donc de la valeur du permis de conduire. Il faut dire que depuis la promulgation du nouveau code de la route (loi 52.05) et avant même son entrée en vigueur le 1er octobre 2010, beaucoup d’argent a été dépensé par les pouvoirs publics pour mettre à niveau différents métiers liés au transport par route et son contrôle (centres de visites techniques, entreprises de location de voitures, automatisation de l’examen pour l’obtention du permis, radars, aides aux transporteurs de marchandises, etc.), mais rien ou pas grand-chose n’a été fait pour les auto-écoles. Certes, ces dernières ont été obligées de s’équiper en matériel informatique pour se conformer aux nouvelles dispositions du code de la route relatives à l’examen, mais rien n’a été entrepris pour que cette activité puisse effectuer un saut qualitatif au niveau de l’organisation et de la gestion et, surtout, de la qualité de l’enseignement théorique dispensé aux candidats afin qu’ils puissent obtenir un document crédible.

Au lieu de cela, même équipées d’ordinateurs, de CD et de boîtiers, la plupart des auto-écoles ont continué à fonctionner comme avant, c’est-à-dire en dispensant une formation sommaire et «en jouant le rôle d’intermédiaires entre candidats et examinateurs», selon plusieurs membres de la profession.

Des formations bâclées…

Un moniteur d’auto-école, sans doute pris de remords suite aux derniers accidents de la circulation, a bien voulu se confier en précisant que le trafic est moins visible à Casablanca ou Rabat où les centres d’examen sont équipés de caméras. A l’en croire, c’est dans les petites villes que les règles sont moins respectées.

«Pour un forfait compris entre 2 000 et 3 000 DH supposé rémunérer l’enseignement dispensé au candidat à l’obtention du permis, on vous apprend à manipuler le boîtier et à comprendre sommairement le déroulement de l’examen théorique. Avec 1 000 à 1500 DH supplémentaires, le candidat est confié à des examinateurs pour l’aider à trouver les bonnes réponses», explique ce moniteur.
Tous les examinateurs n’étant pas corrompus, les candidats qui ont payé un supplément sont regroupés le jour de l’examen et confié à l’examinateur intéressé. La technique est bien rodée : 30 bonnes réponses (le minimum requis pour réussir l’examen théorique) sur les 40 questions sont soufflées aux candidats, et, pour rester crédible, on les laisse se débrouiller avec les 10 questions restantes. On devine la suite pour l’examen pratique.

Une fois le permis en poche, il arrive que le titulaire revienne vers l’auto-école pour recevoir des cours de conduite plus sérieux au milieu de la circulation qu’il payera entre 150 et 200 DH l’heure, et cette condition est quelquefois «imposée» par l’auto-école.

Sans dire que tout le système est pourri, car il existe des auto-écoles sérieuses et organisées, on ne peut pas passer sous silence les stratagèmes qui montrent que dans ce milieu la corruption existe bel et bien. Dans un centre d’examen quelque part au Maroc, les examens étaient organisés la nuit avant que le pot aux roses ne soit découvert. L’information continue de circuler dans les milieux des auto-écoles. Pour le permis poids lourd, le tarif est évidemment plus élevé et le permis se négocie à plus de 7 000 DH, précise ce moniteur. Le permis poids lourd constitue souvent un passeport pour trouver du travail. Les transporteurs, notamment de marchandises, n’hésitent pas à confier leurs camions à des gamins inexpérimentés qui sèment la panique sur les routes et dans certaines agglomérations. On ne s’étonnera donc pas que toutes les statistiques officielles mettent l’élément humain en tête des causes d’accidents mortels.

L’Association des écoles de conduite marocaine réclame une réforme du système d’apprentissage

Les professionnels de l’auto-école connaissent bien sûr tous ces subterfuges mais la majorité d’entre eux hésite à dénoncer cette situation. On se cache derrière des formules comme quoi «il existe des canards boiteux dans tous les métiers», que «le contrôle n’existe pratiquement pas au niveau des auto-écoles», etc. Néanmoins, certains patrons d’auto-écoles appellent à l’adoption d’un code de déontologie et de bonne conduite pour la profession. Le vice-président de l’Association des écoles de conduite marocaine (ECM), Lahcen El Moussi, reconnaît volontiers que pour lutter contre les accidents de la circulation, il faut attaquer le mal à la racine, c’est-à-dire en réformant le système d’apprentissage dans les auto-écoles et en les contrôlant. «Nous mettons sur le marché du travail des semblants de conducteurs et des faux chauf-feurs quand il s’agit des permis poids lourd», assène-t-il. Et pour «les permis de voitures légères, les Marocains sont tout aussi responsables que les professionnels, car ils ne cherchent pas à apprendre à conduire, mais à obtenir le permis pour ensuite apprendre à conduire», déplore M. El Moussi.

Il souligne à juste titre que nous avons au Maroc plus de 10 millions de permis de conduire pour un parc de 3 millions de véhicules. Une manière de mettre le doigt sur la facilité qui existe pour obtenir le permis.
Que faire face à cette situation ? Le nouveau cahier des charges pour les auto-écoles que tout le monde attend constitue un grand pas en avant dans la lutte contre le laxisme et la corruption (voir encadré). Mais, pour l’heure, on ne sait pas quand ce cahier des charges sera rendu public, et de quel délai les 2 126 auto-écoles disposeront pour s’y conformer. Le ministère du transport doit aussi accélérer la généralisation de l’examen théorique individuel dans les 63 centres d’examen du Royaume dont une partie continue de passer les épreuves par groupe. Contactée par nos soins pour recueillir des éclaircissements sur ces différents points, la responsable du service des auto-écoles au ministère de l’équipement du transport n’a pas jugé utile de donner suite à nos appels.
A quand une valeur pour le permis de conduire marocain en dehors de sa valeur marchande ?