2005, année blanche pour l’agriculture ?

Fraises, bananes, canne à sucre, melons, abricots, nectarines : des productions déjà sinistrées.
Le déficit hydrique a atteint 33 %. S’il ne pleut pas dans les dix prochains jours,
les céréales et légumineuses ne tiendront pas.
Les pertes sont estimées à plusieurs centaines de millions de DH.

Il ne pleuvra pas au cours des cinq prochains jours. C’est du moins ce que prévoient les services de la Météorologie. Les gelées, en revanche, continueront à sévir à l’intérieur du pays et sur le nord-est et les températures minimales devraient atteindre -5°, même si elles sont inscrites à la hausse par rapport à la dernière semaine de janvier où le mercure est descendu à -16° à Ifrane, -1° à Casablanca et où il a neigé sur Saïdia plage. Déjà, avec ces températures, les dégâts sont considérables, mais les choses se compliqueront davantage pour le secteur agricole si la pluie n’arrive pas dans dix jours. Pas étonnant donc que le doute commence à s’installer dans les esprits les plus sereins et que les prémices d’un scénario catastrophique s’esquissent : 2005 risque d’être une année de sécheresse encore plus grave que celles que le Maroc à l’habitude de connaître. A l’absence de pluies, affectant principalement les cultures en zone bour et de plein champ, sont venues se greffer les gelées qui ont porté un coup de massue même aux cultures irriguées et sous serre. D’ailleurs le ministre de l’Agriculture ne cache pas ses craintes. «Si les pertes en cours d’évaluation viennent à être confirmées, nous allons connaître une année très dure et il va falloir actionner la solidarité et serrer la ceinture». Mohand Laenser prépare déjà les esprits (lire entretien en page 11) et n’exclut pas une intervention de l’Etat au chevet du secteur sinistré.
Face à l’ampleur du drame, toutes les associations professionnelles sont montées au créneau pour tirer la sonnette d’alarme. Mohamed Zahidi, secrétaire général de l’Association marocaine des producteurs et exportateurs de fruits et légumes (APEFEL), dresse un bilan pour le moins alarmant. «De graves conséquences sur les productions maraîchères et arboricoles ont été constatées dans toutes les régions. Les productions de plein champ sont entièrement détruites. Dans les serres, des cultures comme la tomate, la banane, la courgette, le haricot, l’aubergine, le melon ont subi des dégâts importants qui risquent de se traduire par des pénuries de production au cours des mois prochains». Les variétés précoces, actuellement au stade végétatif, et les fruits de saison ont été les plus touchés.

Céréales et légumineuses menacées par le déficit hydrique
L’importance des dégâts varie également d’une région à l’autre. Le sud a été relativement épargné par rapport au nord, au centre et à l’est du pays. Le cas de la banane illustre parfaitement cette situation. Selon Mohamed Yahi, président de l’Association nationale des producteurs de banane, ces cultures ont été complètement détruites au nord de Casablanca (lire reportage en page 12). «La production est compromise à 100% et les répercussions se feront sentir durant les deux prochaines années car il va falloir arracher et replanter». Les premières estimations établissent les pertes de la culture bananière «à 250 MDH rien que pour la région du Gharb».
Pour la fraise, la production, s’étalant du 15 décembre à fin janvier et destinée à 80 % à l’export, est aussi totalement compromise et même les prochaines récoltes sont menacées puisque les plantes sont stressées, ajoute M. Yahi. La canne à sucre, culture sensible au froid, est sérieusement malmenée. Les pertes, selon le ministère de l’Agriculture, dépassent les 30 %. Il en est de même pour l’amandier, les pêches et les nectarines qui enregistrent des taux de pertes de l’ordre de 20 %. En revanche, l’olivier est mieux loti. Les dégâts, selon le département de M. Laenser, sont minimes. «Les rares pertes sont enregistrées au niveau des parcelles non encore récoltées», est-il expliqué.
S’agissant des agrumes, la campagne semble sauvée, selon, Ahmed Derrab, secrétaire général de l’Association des producteurs d’agrumes du Maroc (ASPAM). Il estime que, globalement, il n’y a pas eu de gros dégâts concernant les agrumes. «Le Souss, où est concentré 50 % du potentiel de production et d’exportation d’agrumes au Maroc, a été plus épargné que les autres. Les dégâts sont davantage enregistrés au niveau des pépinières et des jeunes plantes dont les feuilles ont été grillées par le froid», explique-t-il. Et d’ajouter que «dans l’Oriental, l’arrivée de la vague de froid a coïncidé avec la fin de la campagne d’exportation, de la clémentine essentiellement». Selon M. Derrab, «la Navel destinée au marché local été touchée jusqu’à 10 %. Dans le Gharb, la baisse de la température a entraîné des pertes de même niveau pour l’orange. La situation demeure en revanche maîtrisée à Marrakech et Béni Mellal».
Les craintes concernent principalement les cultures céréalières et les légumineuses. A ce jour, le ministère de l’Agriculture se veut rassurant et précise qu’elles ont été peu affectées par le froid, même si des cas de jaunissement ont été localisés dans certaines parcelles semées tardivement. «Heureusement, ces cultures ont une capacité de rattrapage importante. Le froid est venu en période de végétation. Les dégâts auraient été plus importants en phase de floraison».
Le Crédit Agricole prêt à apporter son soutien, mais au cas par cas
Il n’empêche que le retard des pluies menace sérieusement la saison. Le cumul pluviométrique moyen national, au 24 janvier dernier, était de 128 mm contre 191 en année normale, soit un déficit de près de 33 %. «Le stress hydrique commence à affecter les cultures céréalières et les légumineuses dans les plaines du Haouz et du Saïss où les plantes sont restées au stade précoce et ne peuvent donc résister au froid. S’il ne pleut pas dans les dix prochains jours, la campagne sera perdue», indique un responsable au ministère de l’Agriculture. Les symptômes de stress sont également relevés dans les régions de Chaouia et Chichaoua. Selon Ouadie Krafess, producteur céréalier dans le Gharb, 30 à 50 % des semis tardifs (après le 10 décembre) sont complètement condamnés.
Si ce scénario se généralise, les dégâts socioéconomiques seront désastreux. Boubker Belkora, maire de Meknès et président de l’Association pour le développement de l’arboriculture au Maroc, tire la sonnette d’alarme. L’agriculture contribue à hauteur de 17% au PIB et occupe plus de 16 % de la population active. «Le déficit en journées de travail entraînera inéluctablement un exode rural massif qui se traduira, en plus du problème du chômage, par l’insécurité dans les villes. Nous comptons saisir le ministère et réclamer l’intervention et le soutien urgents du gouvernement», lance le maire à l’attention de Mohand Laenser. Ce dernier paraît sensible à cette préoccupation puisqu’il n’exclut pas une intervention de l’Etat qui pourrait s’adosser, entre autres, au Crédit Agricole. Ses responsables indiquent que la banque est disposée à accompagner le secteur pour surmonter cette crise. Mohammed Meskini, directeur des petites et moyennes exploitations, exclut toutefois une mesure générale et privilégie le traitement au cas par cas. Selon lui, les mesures doivent être proportionnelles aux pertes, qui varient en fonction des exploitations, des communes et des régions. «Nous sommes prêts à proposer des solutions de consolidation, un soutien financier et des taux d’intérêt étudiés. Car il faut que ces opérateurs poursuivent leur cycle de production et soient aussi en mesure de rembourser leurs créances».