2 ans de travail en coulisses pour ramener le canadien Bombardier au Maroc

Le troisième constructeur mondial d’avions investira 200 millions de dollars dans une usine de nouvelle génération. Les premiers contacts ont eu lieu au Salon du Bourget en juin 2009. Plusieurs va-et-vient ont eu lieu depuis. Le Maroc financera 10% du programme d’investissement.

L’histoire de l’installation du canadien Bombardier au Maroc, événement majeur en matière d’investissement étranger durant cette année, tient en deux dates et un seul endroit : juin 2009, juin 2011 et le Salon du Bourget. C’est, en effet, lors de cette étape parmi les plus courues de l’aviation mondiale, que s’est concrétisée, il y un peu plus de deux ans, la première approche, à l’époque un peu timide, pour séduire l’avionneur en lui présentant l’offre «Maroc». Deux ans plus tard, le troisième avionneur mondial prend l’engagement d’investir dans une unité de production industrielle nouvelle génération. La décision a été officialisée le 16 novembre.
Entre ces deux dates, ce fut une longue chevauchée entreprise par Ahmed Chami, ministre de l’industrie, du commerce et des nouvelles technologies -qui tient à préciser que son marathon découle d’une démarche collective entreprise avec d’autres acteurs comme l’Agence de l’investissement (AMDI) et le ministère des finances. «Je dois dire que je suis allé vers Bombardier au départ juste parce que cela s’imposait. Non seulement ce n’était pas du tout gagné d’avance mais parmi toutes les possibilités, c’était, à ce moment-là, la moins probable», se remémore-t-il.
Effectivement, quand Ahmed Chami rencontre, en juin 2009, Pierre Baudoin, président de Bombardier (la firme canadienne a deux activités distinctes : l’aéronautique et le ferroviaire) il lui brosse un tableau flatteur de l’offre «Maroc aéronautique» qui a déjà attiré des constructeurs et des sous-traitants de Boeing et Airbus. L’avionneur, il faut le dire, cherchait à l’époque un site avantageux et hésitait entre le Mexique où il était déjà présent, la Tunisie et la Turquie notamment. Mais la seule offre globale ne pouvait pas être un élément déterminant…
Le Maroc commence par inviter Bombardier à venir se rendre compte de visu des opportunités d’investissement. C’est ainsi qu’en octobre 2009, un des responsables est venu visiter le Maroc. Le ministre, qui suit de près le dossier, revient à la charge pour inviter l’avionneur à participer au salon Aéroexpo de Marrakech en janvier 2010. Bombardier accepte et expose quelques-uns de ses modèles d’avions.

Intention d’investir ne veut pas dire concrétisation : le coup de poker d’Ahmed Chami

Et, visiblement, ces premiers contacts sont porteurs. Dans les semaines qui suivent, l’avionneur et les Marocains songent à dédier une équipe pour suivre le dossier de près. Ainsi, le MCI, l’AMDI et les Finances planchent sur leur copie et, entretemps, Ahmed Chami, qui sent que «ça commence à mordre», relaie le tout par des coups de fil à ses interlocuteurs dont Guy Hachet, président en charge de l’aéronautique. Le ministre profitera d’un road show aux Etats-Unis, en mai 2010, pour faire un crochet par le Canada afin de renforcer les liens et visiter les sites de Bombardier. Mais rien n’est joué d’avance, il faut encore batailler sans oublier qu’il y a des mots et des gestes qui peuvent peser de leur poids.
Le 5 mai dernier, lors des assises de l’industrie, le ministère invite des investisseurs étrangers à venir parler du Maroc. Bombardier en fait partie et Guy Hachet rencontra le Souverain. Le responsable canadien déclarera certes publiquement que le Maroc figure parmi une short list d’implantation industrielle à l’étranger, mais cela n’avait pas valeur d’engagement. Coup de poker d’Ahmed Chami ? En tout cas, le geste lui valut les reproches de certains qui ont trouvé la démarche contraire aux règles de bienséance car elle ne pouvait se justifier que si et seulement si l’avionneur avait fait son choix définitif.

Les Canadiens ont redouté la bureaucratie et l’ont dit ouvertement lors des négociations

Mais l’avenir donnera raison au ministre car, un mois plus tard, lors du Salon du Bourget 2011, Bombardier annonce clairement la couleur. Et Guy Hachet de répondre en privé au ministre qui voulait se faire pardonner son excès d’enthousiasme : «Vous savez, sans cet enthousiasme, je suis persuadé que nous n’en serions jamais arrivés là !»
Dans tout cela, il y eut aussi des moments de doutes et de frayeurs comme lorsque M. Chami a mis en avant le contrat de Renault qui, tout en étant en faveur du Maroc, a fait sursauter les Canadiens qui ont pris peur en redoutant la dimension bureaucratique qui pourrait nuire à leurs intérêts. Ils se seraient même interrogés sur l’implication «du gouvernement dans une affaire d’investissement !». Cependant, de toute évidence, Bombardier n’a pas succombé au charme du Maroc uniquement par les belles paroles du ministre et de ses équipes, mais pour des avantages concrets. Sur cet aspect, les responsables marocains se font plus discrets. Ils lâchent tout de même qu’à travers les Finances et le Fonds Hassan II, Bombardier a obtenu une prise en charge à hauteur de 10% de son investissement qui est de l’ordre de 200 millions de dollars (1,6 milliard de DH) et des facilités fiscales. Pour le reste, on invoque des aspects confidentiels qui sont une règle, dit-on, dans des opérations de cette envergure. Par contre, le foncier n’a pas été offert aux Canadiens.