18 % des ménages marocains vivent de l’économie informelle

Les résultats d’une enquête qui a duré trois ans révèlent
le poids de l’informel dans le système économique.
Les unités de production informelle (UPI) sont au nombre de 1 233 240,
réparties sur l’ensemble du territoire national.
70,5 % de ces unités sont constituées d’un seul salarié
actif.
Plus de la moitié opère dans le commerce.

La Direction de la Statistique, dépendant désormais du Haut commissariat au Plan (anciennement, ministère de la Prévision économique et du Plan), vient de présenter à la Primature les résultats d’une enquête nationale, la première du genre, sur le secteur informel non agricole. Réalisée sur un échantillon de 8 891 unités de production informelle (UPI) et touchant l’ensemble du territoire national, l’enquête a pris trois ans, dont un pour la collecte des données.
Objet de débats interminables, souvent vifs mais presque toujours désincarnés tant l’information chiffrée et recoupée en ce domaine faisait cruellement défaut, le secteur informel a fini par ressembler à un serpent de mer dont tout le monde parle mais que personne ne connaît vraiment. Et c’est justement pour en dégager les principaux aspects (grandeurs économiques, mode de fonctionnement, interactions avec le secteur formel, etc.) et, ce faisant, mettre à niveau le Système national d’information statistique, que la Direction de la Statistique a procédé à cette enquête.
Qu’en est-il sorti ? On s’en doutait un peu, les structures informelles, plus de 1, 2 million d’unités sont dans leur immense majorité (71,6 %) situées en zones urbaines (les activités du secteur agricole étant exclues du champ de l’enquête (Voir en encadré la méthodologie de l’enquête). Elles sont exploitées principalement par des personnes travaillant seules pour leur propre compte, avec l’aide de travailleurs familiaux et d’apprentis non-rémunérés ou en association avec des personnes apparentées. Ces patrons «informels indépendants» forment, selon l’enquête, la principale composante (87,2 %) du secteur. En revanche, les unités qui font appel à une main-d’œuvre salariée demeurent relativement faibles (12,8 %) et opèrent surtout dans le domaine de la construction (26,8 %).
L’enquête précise toutefois que plus des deux tiers des UPI (70,5 %) sont réduites à un seul actif occupé ; celles employant deux personnes représentant 18,7 %, alors que seulement 4,8 % font travailler quatre personnes et plus.
Réparties par secteur d’activités, plus de la moitié des UPI (52,8 %) opère dans le commerce, 21 % dans l’artisanat, 20 % dans les services et 6,2 % dans la construction. Le fait que les activités de commerce soient prépondérantes explique, par ailleurs, que près de la moitié des UPI (48 %) ne dispose pas de local et 11,1 % exercent à domicile.

La moitié des structures employant 4 salariés et plus paie la patente

Quelles sont les régions où les UPI sont les plus nombreuses ? En tenant compte de la structure de l’emploi non-agricole, les régions de Tanger-Tétouan, Doukkala-Abda, Meknès-Tafilalt, Fès-Boulmane, Chaouia-Ouardigha et de l’Oriental, sont celles, selon l’enquête, où le secteur informel est relativement sur-représenté. Constat quelque peu logique puisque l’axe Kénitra-Mohammédia Casablanca concentre l’essentiel de l’activité économique organisée du Royaume.
Contrairement à une idée reçue, le choix d’une activité informelle ne procède pas seulement de considérations liées à l’impôt : sur les 1 233 240 UPI recensées sur l’ensemble du territoire national, près du quart (23,3%) est enregistré à l’impôt de la patente. Et cette proportion, précise l’enquête, augmente au fur et à mesure que la taille de l’entreprise s’accroît: de 15,6 % pour les unités à un seul actif occupé, le taux d’enregistrement à la patente passe à 49,9 % pour celles employant quatre salariés et plus.
Si ce n’est pas pour échapper au fisc, alors pourquoi opter pour l’informel ? Les réponses (sincères ou non) fournies par les patrons informels sondés révèlent que pour 33,3 % d’entre eux, la connaissance du métier et la qualification professionnelle sont les deux raisons principales qui les ont incités à créer leur UPI. Cela est surtout vrai, précisent les enquêteurs, dans les domaines de la construction et de l’industrie.
Ces données sont cependant à relativiser. Car, si la qualification professionnelle apparaît comme le motif principal du choix de l’activité informelle, la recherche d’un meilleur profit (20,2 % des patrons interrogés), voire d’un profit plus facile, y sont aussi pour beaucoup. Sinon comment expliquer que 98,9 % des UPI ne sont pas affiliées à la CNSS et que 87 % sont inconnues du registre de commerce ?
Il reste que le secteur informel, au-delà du débat sur son utilité ou sa nuisance, offre des opportunités importantes de revenus et donc d’amélioration des conditions de vie pour une large frange de la population : 18,2 % des ménages, soit 20,5 % de la population totale


Comment l’enquête a défini l’économie informelle
L’enquête sur le secteur informel a porté sur l’ensemble des activités économiques, à l’exception du secteur agricole. Cette exclusion, la Direction de la Statistique la justifie, notamment, par le fait que le Système national d’information statistique dispose déjà d’outils « bien établis» (recensement et enquêtes agricoles) permettant d’appréhender les activités agricoles. L’enquête n’a pas couvert non plus les activités de production non-marchande pour compte propre et les ménages employant du personnel domestique moyennant rémunération.
– Pour caractériser le secteur informel, plusieurs critères sont habituellement utilisés : taille de l’unité économique, son statut juridique, tenue ou non de la comptabilité, type d’enregistrement de l’unité ou de ses employés.
Parmi ces critères, les enquêteurs de la Direction de la Statistique ont retenu celui de la non-tenue de la comptabilité.
– Dans le cadre de cette enquête, est dite «unité de production informelle» (UPI), toute organisation destinée à la production et/ou à la vente de biens ou à la prestation de services et ne disposant pas de comptabilité décrivant son activité et ce, conformément à la loi comptable en vigueur depuis 1994


166 milliards de DH de chiffre d’affaires
Au cours de la période étudiée (avril 1999-avril 2000), le chiffre d’affaires (CA) total du secteur informel est estimé à plus de 166 milliards de DH, soit un CA moyen de 134 885 dirhams par unité de production informelle (UPI). Très logiquement – compte tenu de son importance numérique -, c’est la filière «commerce et réparation» (77 %) qui a contribué le plus à ce chiffre d’affaires, suivie de l’industrie (10,3 %), des services (8,9 %) et de la construction (3,8 %).
En raison probablement de la nature de leurs activités, les unités dirigées par des femmes (qui représentent 12,4 % du total des UPI) ne contribuent que pour 3,5 % au CA global.
Examiné à l’aune du critère géographique, le CA de la région du Grand Casablanca participe pour près de 18 % au CA global, alors même que cette région ne regroupe que 12,8 % des UPI. A contrario, Fès-Boulmane, une des régions où est concentrée une grande partie de ces UPI, ne contribue que pour 4,2% au CA global