10 000 clients, 1 000 commerçants, 1,5 MDH échangés en un jour…de souk

Virée au souk d’Oulad H’çaine dans la région d’El Jadida

Il génère des recettes importantes pour la commune : la location de l’espace et les taxes rapportent au moins un million de DH par an.
Alimentation, vêtements, médicaments… Toutes sortes de marchandises du plus utile au plus inattendu.

Dans les campagnes, le jour du souk a depuis toujours été un jour de fête. Pour le paysan, c’est un moment précieux pour dégager un peu de trésorerie grâce à la vente de quelques poules, d’un lot d’œufs ou d’un ou plusieurs sacs de blé, en vue de remplir le panier de la ménagère et pour faire quelques emplettes, de l’ustensile de cuisine aux produits de traitement de la terre. Mais au souk, on trouve de tout jusqu’aux médicaments traditionnels (prétendus à base de plantes) ou plus élaborés moyennant des mélanges chimiques parfois douteux.

Le fait est que les vendeurs les présentent comme de véritables potions magiques capables de guérir tous les maux qu’ils soient de tête, gastriques ou autres. Et pour convaincre l’assistance attroupée autour de lui, le marchand utilise toutes sortes d’argumentaires parfois démonstration in situ à l’appui dans un langage qui s’apparente à une halqa.

Rien n’est plus simple que de s’attirer la sympathie du chaland pour mieux vendre. Et dans les souks, les vendeurs sont des spécialistes de cette technique marketing qui a fait ses preuves. Tout cela est assez folklorique, mais dans le fond, ces marchés traditionnels sont très bien structurés et l’on y vient, que pour faire une bonne affaire.

Abattage : une taxe forfaitaire de 180 DH par bovin et 15 DH par ovin
Souvent pour la commune dont il relève, le souk est une intéressante source de revenus générés par la location des lieux et les taxes. La preuve par l’exemple. Virée dans le souk d’Oulad H’çaine, à 20 km d’El Jadida. «Pour l’espace de vente, nous avons opté pour une méthode qui peut s’apparenter à une forme de concession de lots (rahba) par période d’une année.

Les espaces légumes, viandes ou produits d’épicerie sont attribués sur la base d’un cahier des charges, à des opérateurs privés, personnes physiques le plus souvent. Ce sera au plus offrant, à ses risques et périls, de sous-louer l’espace aux marchands qui viendront y dresser leurs tentes», explique Saïd Assim, vice-président du conseil de la commune rurale d’Oulad H’çaine de 30 000 âmes où se tient le souk.

Cette année, l’ensemble des lots -près de deux hectares- rapporte à la commune 280 000 DH. A cela s’ajoutent les taxes d’abattage, fixés cette année à 180 DH par tête de bovin et 15 DH pour les ovins. Sachant que chaque samedi on procède à l’abattage d’une trentaine de bovins et d’une cinquantaine d’ovins, les recettes annuelles se montent à un peu plus de 300 000 DH.

Pour la vente de bétail sur pied (chevaux, ânes, mulets…), les marchands versent un droit d’entrée de 20 DH par tête pour une moyenne hebdomadaire de 120 têtes. Le volume n’est pas important quand on le compare à d’autres grands souks comme par exemple celui de Sidi Bennour, un des plus grands du Maroc.

L’intérêt pour les commerçants qui n’hésitent pas à engager tous ces frais, c’est que le chaland est impressionnant et tout se paie comptant. S’il est difficile d’estimer la valeur des marchandises, on peut, en revanche, établir des moyennes de dépense par visiteur, sachant que rares sont ceux qui viennent dans un souk sans faire d’achats.

Au moins 200 000 DH pour les restaurants ambulants
Abdallah Belabbès, un élu local du conseil d’El Jadida et qui continue à fréquenter quelques souks de la région, estime que Oulad H’çaine attire quelque 10 000 acheteurs de la commune et des environs. Le nombre de négociants, dont la plupart sont des paysans, peut avoisiner ou dépasser légèrement le millier.

Mais dans un souk, il faut bien comprendre que la limite entre acheteurs et vendeurs est loin d’être nette. Très souvent, on vend pour pouvoir acheter, ce qui fait que l’argent change de mains à grande vitesse. Et puis, sachant que ceux qui viennent s’approvisionner le font pour une semaine, il est quasi certain qu’ils repartent avec divers types de produits comme l’huile, le sucre, les légumes, la viande ou le poisson, sans compter les produits agricoles, les médicaments, la confiserie, les bougies et allumettes…

En prenant un budget d’approvisionnement moyen de 100 DH à 150 DH, c’est 1 à 1,5 million de DH qui changent de mains pendant la journée dans un souk de la taille d’Oulad H’çaine. Le chiffre d’affaires aurait pu être plus élevé si les visiteurs citadins qui y venaient naguère pour les légumes n’avaient pas décidé d’aller directement s’approvisionner dans les marchés de gros où se fournissent les marchands des souks eux-mêmes. Désormais, ces citadins se limitent pour l’essentiel à s’approvisionner en viande dont le kilo est vendu à 50 DH pour la bovine et 55 DH pour l’ovine.

Toujours est-il qu’au chiffre d’affaires relatif aux dépenses d’approvisionnement s’ajoutent d’autres frais personnels, entre autres le petit-déjeuner, le déjeuner, la boisson (jus d’orange ou soda), du pop corn et autres friandises pour les enfants restés à la maison. En considérant que la moitié seulement des visiteurs du souk Oulad H’çaine dépense 10 DH pour un thé ou un café accompagnés de pain ou de msemen entre 7 h et 10 h du matin et 30 DH pour des grillades à midi, le montant total approche les 200 000 DH.

Les commerçants très discrets sur leurs marges
Même si on sait qu’il y a autant d’argent qui circule, bien malin est celui qui peut convaincre un commerçant de lui communiquer le montant de ses bénéfices. Ils jureront leurs grands dieux que cela ne va jamais au-delà de 100 DH. Un vendeur de jus d’orange affirme atteindre difficilement 70 à 80 DH, ce qui paraît douteux. Il est difficile de croire qu’ils se donnent autant de mal pour si peu. En effet, il faut d’abord s’approvisionner, transporter, agencer, supporter l’ensemble des frais et passer toute une journée à servir la clientèle dans des conditions d’absence totale de confort pour un bénéfice aussi maigre. Alors qu’une journée de travail dans les champs peut rapporter 50 DH.

Mais il est possible de calculer les marges autrement. Prenons l’exemple d’un marchand de légumes. On peut considérer, sans exagération, que sur 3 000 DH de marchandises vendues, il réalise bien 10% à 15% de marge nette dans les moments forts de la journée. A cet égard, il faut savoir qu’à partir de 13 heures, les prix commencent à décliner. Mais il ne faut pas, non plus, croire que les marchands vont vendre à perte. C’est qu’il y a des mécanismes qui se sont installés depuis des années. En voici un exemple. Le boucher – il a plusieurs tours dans son sac comme le fait de mélanger des viandes de diverses origines ou des morceaux de différentes qualités – qui n’a pas écoulé toute sa marchandise avant la fin de la journée a deux solutions.

La première consiste à vendre la viande qui n’a pas trouvé preneur à des intermédiaires qui alimentent la restauration collective et qui viennent d’ailleurs le voir dès que le souk commence à décliner. Si le prix proposé ne le satisfait pas, sa seconde solution est d’acheminer ce qui lui reste vers des bouchers en ville avec qui il entretient des relations sur l’année et qui y trouvent leur compte.
Autre exemple : les marchands de blé, maïs et orge reçoivent eux aussi, peu avant la fin du souk, la visite de négociants intermédiaires qui, moyennant des baisses de 2 à 3 DH sur le kg vont les «débarrasser» de la partie de la marchandise qui leur est restée sur les bras.

Bref, dans un souk rien ne se perd et, à vue d’œil, tout le monde, acheteurs comme vendeurs, s’en tire à bon compte. Même si on n’y vient pas pour acheter, une journée de souk est une occasion pour être au diapason de la vie de la contrée. A l’époque, les bureaux des communes étaient aussi ouverts pour délivrer les documents et les pièces administratives des paysans. Aujourd’hui encore, on y rencontre les notables et les élus en quête de proximité avec leurs électeurs.