TPME : Entretien avec Marie-Alexandra Veilleux, Directrice de la BERD Au Maroc

La directrice de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) revient, dans cet entretien, sur la présence de la Banque au Maroc, sa stratégie et son offre pour les TPME et les axes de son plan pour les années à venir.

Marie Alexandra Veilleux
Marie Alexandra Veilleux

Pour Marie -Alexandra Veilleux, la mise à niveau de ces entreprises est indispensable pour accroître leur compétitivité, leur durabilité et leur croissance. Cela passe entre autres par l’amélioration de la gouvernance, une gestion financière saine, une stratégie marketing et digitale adaptée, et une organisation efficiente et productive.

Pourriez-vous nous donner d’abord un aperçu sur la banque et sa présence au Maroc ?
La Banque européenne pour la reconstruction et le développement, (BERD) est une institution financière internationale créée en 1991 pour initialement accompagner la transition des pays de l’Europe centrale et orientale vers la démocratie et l’économie de marché. Le Royaume du Maroc a d’ailleurs été l’un de ses actionnaires fondateurs. Nous exerçons notre mandat dans les pays qui s’engagent à respecter et mettent en pratique les principes de démocratie pluraliste, du pluralisme et de l’économie de marché ; aujourd’hui c’est 38 pays dans lesquels nous sommes présents, et au Maroc depuis fin 2012. Nous cherchons à créer des conditions d’investissement saines qui s’appuient sur un régime juridique et réglementaire efficace, et à promouvoir la gouvernance d’entreprise. Toutes nos opérations de financement sont guidées par la nécessité d’encourager un développement durable et respectueux de l’environnement, ainsi que des pratiques de marché aux meilleurs standards.
Nous attachons une importance capitale au Maroc, où nous sommes pourtant la dernière banque multilatérale de développement arrivée, comme l’illustre tant notre présence régionale à Tanger depuis 2017 et à Agadir depuis quelques semaines, que le niveau de financement déjà réalisé à près de 2 milliards d’euros cumulés dans une soixantaine de projets soutenus, et ce principalement dans les secteurs privé et financier. Le Maroc est déjà le deuxième plus grand pays de la région en termes de financement de projets. Mais au-delà de ces chiffres remarquables, l’impact de notre activité est très fort, que ce soit en termes d’innovation, de création de marchés avec une offre de financement vert qui ne cesse de s’étoffer, une offre complète dédiée à l’entrepreneuriat féminin, et bientôt à l’amélioration de l’employabilité des jeunes, ou encore en termes d’électrification ou d’accès à l’eau potable de milliers de villages au Maroc. Notre grande force, c’est véritablement notre expertise pointue dans le soutien au secteur privé ou aux politiques publiques pour promouvoir le secteur privé, qui repose sur un triptyque investissement-appui technique-dialogue institutionnel.

Quels constats faites-vous du financement à destination des TPME ? et quelles sont les particularités de cette population d’entreprises ?
Au Maroc, elles représentent bien entendu l’essentiel du tissu entrepreneurial et sont de véritables instruments de création de valeur, d’innovation et d’emploi. Je suis convaincue que les TPME constituent l’épine dorsale d’une économie de marché performante et compétitive. Les nouvelles entreprises arrivent généralement sur le marché de petite taille, souvent sous la forme de microentreprises, puis PME ; traduire cette première impulsion en entreprise est la première étape de l’entrepreneuriat. Elles créent des emplois et sont très souvent même des laboratoires d’innovation. Mais, maintenir une entreprise en activité est alors souvent une tâche encore plus ardue. Les défis sont énormes et omniprésents et les TPME restent très vulnérables – cela est vrai de la production à l’accès au financement, de la comptabilité à la bonne gouvernance, de la confiance à la visibilité, de la concurrence à l’intégration dans les chaînes de valeur globales. Et c’est la raison pour laquelle la BERD joue un rôle particulier dans le soutien de ce secteur.

En quoi consiste l’offre de la BERD pour ce tissu d’entreprises ? Et quel est le bilan de vos activités auprès des TPME à ce jour ?
Nous avons déployé de nombreux outils pour accompagner les TPME au Maroc. Il y a 6 ans, nous avons lancé une initiative visant les petites entreprises, afin d’adapter notre capacité de financement et de proposer à nos clients PME une offre intégrée, avec des produits innovants, combinant appui technique et financement, à la fois via des partenaires financiers et directement de la BERD. Mais le secteur privé a également besoin d’un bon climat des affaires pour s’épanouir et se développer. Le rôle de la BERD, c’est également de jouer l’intermédiaire avec les autorités afin de promouvoir les réformes nécessaires, en collaboration étroite avec les autres institutions financières internationales présentes au Maroc.
Nous avons en outre lancé un programme d’appui aux PME (‘Advisory for Small Business’), financé principalement par un don de l’Union Européenne, qui apporte un soutien technique aux PME marocaines par de la consultance locale ou de l’expertise industrielle internationale, pour lesquelles les PME bénéficient d’une subvention pouvant atteindre même jusqu’à 90%. Nous constatons une réelle croissance de leurs indicateurs de performance, de leur chiffre d’affaires, de la création d’emplois ou de la mobilisation financière. Aujourd’hui, c’est plus de 600 PME qui ont pu en bénéficier !

Vous êtes très présents sur des produits de financement pour l’assistance technique et la mise à niveau du tissu des PME. En quoi cela est-il important ?
La mise à niveau du tissu des PME est indispensable pour accroître leur compétitivité, leur durabilité et leur croissance. Cela passe entre autres par l’amélioration de la gouvernance, une gestion financière saine, une stratégie marketing et digitale adaptée, une organisation efficiente et productive, créatrice d’emplois. Grace au soutien de l’Union Européenne et une présence à Casablanca, Tanger et Agadir, le programme Advisory for Small Business connaît un véritable succès sur tout le territoire du Royaume.

Comment articulez-vous vos actions et initiatives avec le secteur bancaire ?
Comme le souligne la récente enquête du HCP, près de 7 entreprises sur 10 n’accèdent pas aux crédits bancaires, principalement du fait du coût et des garanties exigées. L’annonce de mesures particulières, dans le programme intégré d’appui et de financement des TPME, par Bank Al-Maghrib, les banques et le gouvernement, il y a quelques jours, montre que l’ensemble des intervenants de la place sont aujourd’hui mobilisés pour mettre en place des offres de financement intégrées, adaptées et compétitives afin de mieux soutenir cette population d’entreprises. C’est pour cela que nous considérons les banques, les institutions financières de manière plus générale, comme de véritables partenaires pour créer des marchés et cibler les TPME; notre offre de financement aux banques (plus d’un quart de milliard d’euros) est globale, car en plus du financement moyen-long terme, nous leur fournissons notamment une garantie de première perte sur une partie de leur portefeuille PME ainsi que de l’assistance technique, afin de les accompagner à prendre plus de risques. J’aimerais citer les lignes de financement de l’énergie durable MORSEFF via 2 banques partenaires, qui appuie les PME à 80% ; elles ont en effet démontré le bien-fondé d’investir dans les technologies plus performantes qui contribuent également à réduire les émissions de gaz à effet de serre, aidant plus de 230 entreprises à réduire leur consommation énergétique, à améliorer leur productivité, et créer des emplois. C’est tout un cercle vertueux qui a été créé.
Par ailleurs, nous avons lancé récemment un programme dédié à la compétitivité et aux chaînes de valeur, qui cible des agrégateurs et leurs fournisseurs dans toute la chaîne de valeur dans certains écosystèmes. Son objectif est principalement de créer des conditions idéales pour que les chaînes de valeur industrielles soient à la fois productives et durables, afin que l’industrie marocaine puisse surmonter les défis actuels et améliorer sa compétitivité et sa productivité. Une première banque partenaire a lancé ce programme l’an dernier avec grand succès !

En dehors de la cible des TPME, vous avez d’autres solutions pour l’entrepreneuriat, notamment féminin. En quoi consiste votre offre ?
Vous touchez là un sujet très important et qui m’est très cher. Le programme « Women in Business » (‘WiB’) cible les petites et moyennes entreprises marocaines détenues majoritairement ou dirigées par des femmes et leur offre à la fois du financement via 2 banques partenaires et grace au soutien de l’Union Européenne ; mais cela va plus loin, c’est une initiative unique qui permet de combiner financement, formation et savoir-faire afin d’aider les femmes entrepreneurs à développer leurs entreprises : Financement bien sûr (nous octroyons des lignes aux banques partenaires à travers des lignes de crédit dédiées ; c’est 35 millions d’euros aujourd’hui déjà octroyé), mais aussi de l’assistance technique à nos banques partenaires, afin qu’elles puissent développer de nouveaux produits financiers qui sont conçus spécifiquement pour répondre aux besoins des entreprises dirigées par des femmes, et également des services de conseil, formation, mentoring ainsi que du network-building pour que leurs entreprises puissent devenir plus compétitives. Dans une première étape, c’est 200 femmes chefs d’entreprises que nous souhaitons accompagner.
Je suis convaincue que ce programme aura un impact important ici au Maroc, car l’entrepreneuriat féminin représente un potentiel économique considérable et reste malheureusement inexploité ; notre programme les aidera donc à surmonter des difficultés telles que l’accès au financement et aux garanties qui permettent d’obtenir le financement en question. Nous voulons aider ces femmes à développer les compétences dont elles ont besoin pour gérer leurs entreprises et à réduire les obstacles bureaucratiques qui se présentent sur leur chemin. En suivant notre stratégie d’inclusion, notre but est d’accompagner non seulement les femmes dans les hubs commerciaux tels que Casablanca mais surtout dans d’autres régions du pays où l’accès au financement et aux compétences est encore plus rare.

Quels sont les grands axes de votre plan d’action pour les années à venir ?
Notre stratégie actuelle au Maroc s’articule autour de quatre axes :

1. La réalisation du potentiel entrepreneurial du Maroc en encourageant un climat des affaires favorable, en facilitant l’accès au financement, en particulier aux PME
2. La promotion de l’intégration régionale et le développement économique inclusif dans les régions en soutenant les entreprises privées
3. Le soutien du développement durable et viable des Infrastructures & Services publics, énergie renouvelable.
4. Le renforcement des marchés de capitaux et le soutien de la liquidité des marchés.
Nous allons cependant entamer la préparation de notre nouvelle stratégie pays pour les 4 prochaines années dans quelques semaines, et celle-ci s’intégrera pleinement dans la réflexion actuelle sur le nouveau modèle de développement du Royaume.

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