Spécial 8 Mars : Entretien avec Leila Rhiwi, Représentante du bureau multi-pays ONU femmes pour le maghreb

« Le Maroc a entamé un vaste chantier d’institutionnalisation du genre »

Comment évaluez-vous la situation de la femme marocaine et quelles évolutions majeures peut-on mettre à son actif durant ces dernières années ?

D’importantes avancées ont été réalisées par le Maroc ces 20 dernières années, je citerai notamment la réforme partielle du code pénal, la révision de certaines dispositions du code de procédure pénale permettant aux femmes de se constituer partie civile, la réforme de la loi organique de la Chambre des représentants  et du code électoral. Et bien entendu la réforme du code de la famille en 2004 qui a constitué un tournant majeur dans l’évolution des droits des femmes. Aussi, la reconnaissance des femmes soulalyates en tant qu’ayants droit à la terre sur un pied d’égalité que les hommes.

Le Maroc a également entamé un vaste chantier d’institutionnalisation du genre dans les politiques publiques. Je citerai la généralisation de l’éducation obligatoire avec l’accent mis sur les filles rurales dans le cycle primaire; le Plan gouvernemental pour l’égalité (2012-2016). Enfin, le Maroc a entamé le chantier de la Budgétisation sensible au Genre (BSG). Depuis 2002 en effet, le ministère de l’économie et des finances a initié la programmation budgétaire axée sur les résultats et sensible au genre dans le cadre de la politique de réforme des dépenses publiques. Avec la toute récente adoption de la loi organique des finances, les outils de la BSG permettront la traduction des engagements pris en faveur de l’égalité de genre en mesures programmatiques et financières. Mais, si vous permettez, j’aimerais m’attarder sur la loi suprême que représente la Constitution du fait du cadrage qu’elle permet de l’ensemble de l’arsenal juridique du Maroc. En effet, la Constitution  consacre le  principe de la primauté des conventions internationales ratifiées  sur le droit interne, la prohibition de toute forme de discrimination, l’égalité entre les hommes et les femmes dans tous les domaines. Plus encore, la Constitution prévoit des garanties pour assurer la réalité de ces droits. En tant que pacte politique et social, si elle venait à être mise en œuvre en  respect avec la vision et l’esprit ayant présidé à son  élaboration, la Constitution représenterait une étape importante vers une citoyenneté effective des Marocaines et Marocains et l’instauration d’un Etat de droit.

La femme marocaine souffre toujours de certains maux. Quel regard portez-vous sur cette question ?

Les Nations Unies considèrent que la situation des discriminations subies par les femmes reste préoccupante. La persistance des inégalités constitue un véritable obstacle au développement. ONU Femmes considère que  le cadre normatif et la législation devraient être globaux et pluridisciplinaires et protéger ainsi les droits des femmes. Toutes les formes de violence à l’égard des femmes devraient être érigées en infraction pénale. Des peines adéquates aux auteurs devraient être imposées et des recours devraient être possibles pour toutes les victimes, pour garantir leur prise en charge et leur accès à la justice. La législation devrait de même contenir des dispositions garantissant l’application effective, l’évaluation et le suivi, pour assurer que l’impunité n’existe plus.

Egalement, il est important que toutes les parties concernées collaborent d’une manière intersectorielle. Il faut prévoir que soient révisées ou supprimées les dispositions contenues dans d’autres domaines du droit, comme le droit de la famille, le droit de succession, qui seraient contraires à la législation adoptée. L’objectif visé est d’assurer l’homogénéité du cadre juridique qui défend les droits fondamentaux des femmes et l’égalité entre les sexes.

Enfin, la connaissance des inégalités et leur mesure doivent être renforcées dans tous les domaines. Pour cette raison, une collecte régulière de données statistiques mais aussi qualitatives et des recherches thématiques devraient être développées afin de constituer une base de référence et permettre ainsi une mise en œuvre et un suivi efficaces. 

Et si on vous demandait votre avis par rapport à la situation de la femme marocaine dans le monde arabe ?

Il faut reconnaître que tous les pays de la région ont fait des efforts en faveur des droits des femmes. Dans le domaine de la participation politique notamment, plusieurs pays de la région ont établi des quotas pour augmenter la représentativité des femmes au sein des Parlements. Les législations pénales ont été améliorées également et actuellement des efforts sont déployés pour l’établissement de lois spécifiques sur la violence.  Cependant, il reste encore beaucoup de domaines où les inégalités persistent. Je citerai, à ce titre, la faible participation économique des femmes, comparée à leur capital éducatif qui représente un véritable paradoxe. Au Maroc, le taux d’activité des femmes reste non seulement faible, mais est en diminution, passant de 28,1% en 2000 à 16% en 2014. Il est même environ 3 fois inférieur à celui des hommes. Et même lorsqu’elles travaillent, les femmes le font le plus souvent sans rémunération et sans statut, et donc sans protection sociale.

Malgré les défaillances intrinsèques à ce type d’indicateurs, dans son rapport annuel sur le développement humain de 2013, le PNUD (Programme des Nations Unies pour le développement) a mesuré les pertes de développement liées aux inégalités de genre. Il est situé à 44% pour le Maroc, 59% pour l’Egypte, ou encore 39% pour l’Algérie (dans les domaines de la santé reproductive, de l’autonomisation et de l’emploi).

De même, la persistance de certaines barrières sociales et des stéréotypes négatifs fondés sur le genre, définissant inégalement les rôles des hommes et des femmes dans la gestion de la famille, contraignent le développement de la vie professionnelle des femmes.

Quelles sont les principales réalisations de l’ONU Femmes dans ce domaine ?

Nous travaillons avec le gouvernement pour l’institutionnalisation du genre dans les politiques publiques ; avec le Parlement, en faveur de la promulgation de lois pour l’égalité conformes aux engagements internationaux du Maroc, ainsi qu’avec la société civile, que nous soutenons dans son travail de plaidoyer, de sensibilisation et de monitoring en faveur de la redevabilité du gouvernement en matière de droits humains des femmes.

Quelles sont vos suggestions envers le Maroc pour valoriser la femme ?

Il faut poursuivre les réformes, adopter des lois qui instituent le principe de l’égalité et surtout veiller à ce qu’il y ait des mécanismes de redevabilité des réformes engagées, dont, notamment, l’effectivité des droits sociaux et économiques des femmes dans le marché du travail formel et une réglementation effective du travail des mineures. Aussi, il faut intégrer les préoccupations de genre dans la gouvernance locale dans le cadre de la mise en œuvre de la régionalisation avancée.  Dans le même registre, la révision des mesures discriminatoires du Code de la famille, contraires aux dispositions de la CEDAW (Convention of Elimination of all forms of Discrimation Againts Women) et de la CDE (Convention des droits de l’enfant). Il faut, par ailleurs, poursuivre les efforts déployés dans l’intégration de la BSG dans les politiques publiques à l’échelon régional et local. La gouvernance territoriale reposera sur la performance et passera indéniablement par le renforcement des compétences exécutives et de gestion des régions.

Enfin, un des plus gros chantiers reste le changement des mentalités, ce qui implique un travail avec et en direction  des garçons et des hommes pour qu’ils adhèrent au principe d’égalité et qu’ils la promeuvent.