Le Maroc a bien avancé en matière de reporting extra-financier en trois ans seulement

Les normes RSE sont des flux qui versent dans le même objectif : la durabilité. Le Maroc a très bien avancé en matière de Reporting Extra-Financier en l’espace de trois années seulement. L’analyse financière est incomplète si elle ignore les facteurs extra-financiers matériels.

Hassan Bouchachia, GRI Data Partner pour le Maroc et expert en reporting extra-financier

Comment est né le concept de la RSE au Maroc et comment a-t-il évolué?

Le concept de la RSE est consubstantiel, à mon sens, de l’existence de toute entreprise. si nous devons le documenter au Maroc, il remonterait à la campagne d’assainissement de 1996. Nous étions, alors, face à une demande de naturalisation de la relation entre l’Etat et les entreprises, demande formulée à l’origine par les entreprises elles-mêmes. Les corps sociaux depuis l’indépendance poussaient, certes, à la normalisation de leurs relations avec les entreprises, mais une fois que celles-ci ont compris le déficit qu’elles peuvent subir d’une relation non normalisée avec l’Etat, elles étaient les premières à en revendiquer un cadre structuré. Les attentats du 16 mai 2003 ont eu un impact certain sur la confédération patronale marocaine dans le sens où celle-ci a compris tout l’impact négatif qu’elle peut emmagasiner en demeurant un ilot de richesses dans un océan de «précarité». L’entérinement du Code du travail en 2004 et le discours de SM Mohammed VI en 2005 sur l’investissement socialement responsable à Skhirat ont conduit non seulement à la mise en place d’un label RSE en 2006-2007 mais aussi à une prise de conscience désormais grandissante auprès du tissu productif marocain.

Quel état des lieux faites-vous de la RSE telle qu’elle est adoptée actuellement au Maroc ?

En 2017, la société entrepreneuriale marocaine, sous la pression de la société civile et politique, concède à cette «vision sociétale» qui ne peut se limiter au rendement actionnarial. La théorie des parties prenantes insistant sur la prise en compte de «l’attente de la société» par le dialogue est en train de s’installer progressivement, mais elle n’est pas encore actée définitivement.

Si la référence de la société entrepreneuriale, politique et syndicale à la norme internationale est acquise, le contenu des politiques RSE n’en demeure pas moins très variable en fonction du construit social, identitaire et culturel de chaque entreprise.

Certaines grandes entreprises, désormais internationalisées, sont venues à la RSE en raison d’une pression institutionnelle (riverains, syndicats, médias…), d’autres y sont parvenues grâce à l’anticipation des risques stratégiques et opérationnels. Enfin, une troisième catégorie d’entreprises y a souscrit suite à une conformité processurale ou à un mimétisme institutionnel.

Il n’est pas ici question de bons ou de mauvais élèves ; il y a, là, seulement une question d’accès à de nouvelles pratiques. Et les normes, dites soft-low, ont le mérite de faire faire à ceux qui les empruntent un voyage vers l’excellence, peu importe la motivation de départ.

Qu’implique la conformité aux normes RSE pour une entreprise?

Une entreprise socialement responsable est consciente de son impact sur son écosystème. Elle utilise les ressources dédiées à une communauté (les RH, le transport, les ressources de la terre y compris l’eau, l’énergie, les déchets…). En cela, ses impacts positifs et négatifs sont visibles. Ces impacts font désormais l’objet d’une discussion avec les parties prenantes. Mais pour discuter avec l’autorité locale, les riverains, les médias, les fournisseurs et les autres, l’entreprise doit faire vivre cette préoccupation en son sein. D’où l’idée de lui dédier une direction qui pilote sa performance, un comité de direction qui valide ses orientations et des process qui mesurent son évolution.

Plusieurs sociétés publient un rapport extra-financier. Comment jugez-vous la qualité de ces reportings ?

Le Maroc a très bien avancé en matière de Reporting Extra-Financier en l’espace de trois années seulement (2014-2017). Si cette direction a été entérinée par le marché, c’est qu’une attente de ce corps social à travers cette pratique a été satisfaite.

Un reporting a une finalité stratégique. Celui-ci est l’acte par lequel l’entreprise non seulement rend compte de ses performances extra-financières mais c’est aussi un moment où l’entreprise livre le résultat de ses négociations sur les enjeux ESG (Environnement, Social et Gouvernance). Nous sommes, ici, dans le volet stratégique du Reporting qui s’obtient grâce à l’introduction de la notion de la matérialité. Pour l’instant, seule la Lydec s’est livrée à cet exercice sur le marché marocain. Je suis totalement convaincu que de nombreuses entreprises marocaines suivront cette tendance car ni la volonté ni l’expertise ne leur font défaut.

Au Maroc, le Reporting Extra-Financier concerne désormais une dizaine d’entreprises : BMCE Bank, OCP, Managem, ONCF, Lafarge, BMCI, Banque Populaire, Attijariwafa bank, Maroc Telecom et Lydec.

Quel est votre avis sur le niveau des normes RSE adoptées au Maroc ? Sont-elles en ligne avec les pratiques internationales ?

Les normes RSE sont des flux qui versent dans le même objectif : la durabilité. La dimension normative est là pour apporter un cadre structurant. Parlons-en. Si nous prenons la problématique de la gestion de l’eau pour les ressources naturelles, il y a, à peu près, une trentaine des référentiels et initiatives mondiales mises en place, ce qui n’est pas le cas pour la finance ou le marketing responsable. Outre les référentiels «onusiens» existants, il y a un ensemble d’initiatives sectorielles qui aujourd’hui présentent une approche d’indicateurs et de pilotage de la performance tout à fait stables. Les indices de durabilité comme celui du DJSI «Dow Jones Sustainable Index» ne sont pas tenus en compte par l’approche de durabilité des entreprises marocaines. Ce sont-là des sujets importants, qui gagneraient à être explorés par nos entreprises.

Dans ce cadre, pouvez-vous nous proposer quelques pistes d’amélioration de la démarche RSE au Maroc?

Si l’Union Européenne a produit une directive en 2014 pour exiger des entreprises européennes de produire un Reporting Extra-Financier, ce n’est pas pour rien. C’est pour émettre un signal vis-à-vis du marché et produire un cercle vertueux de la démarche de durabilité. L’investissement socialement responsable est le deuxième sujet qu’il ne serait pas inutile d’explorer, d’autant plus qu’il correspond, à mon sens, à une vraie demande sociale, les banques participatives en offrent un premier visage. Enfin, nous gagnerons à intégrer l’idée selon laquelle l’analyse financière est incomplète si elle ignore les facteurs extra-financiers matériels. Les tendances en matière de durabilité telles que la pénurie de ressources, le changement climatique ou le vieillissement de la population façonnent continuellement l’environnement concurrentiel d’une entreprise. Les entreprises capables de s’adapter à ces défis par l’innovation, la qualité et la productivité augmentent leur capacité à générer une valeur actionnariale à long terme.