Zagora rêve de cinéma mais devra se contenter de tourisme

La IIe édition du Festival du film transsaharien de Zagora a rêvé d’industrie cinématographique
pour la ville, à  l’image de Ouarzazate. Mais les plus réalistes savent bien que cette dernière
a des atouts en termes de sites et d’infrastructures routières et hôtelières qu’aucune
autre ville du Sud ne peut aligner.

«Avec ce festival, nous voulons donner un coup de pouce au tourisme. Le cinéma devient une industrie à part, un levier de développement culturel, social et économique pour une ville. Pourquoi ne pas en profiter nous aussi ?».C’est Mohamed Ali El Hilali, président du conseil provincial du tourisme, et directeur du Festival du film transsaharien de Zagora, organisé du 21 au 24 décembre de l’année écoulée, qui s’exprime ainsi. Voilà un petit festival, pour une petite ville, mais qui nourrit de grands espoirs.

Zagora, dans la vallée de Draâ, paisible et fière au milieu de ses jardins et ses palmiers verdoyants, semble se réveiller soudainement, s’anime en l’espace de trois jours pour scander son refus à l’oubli et à la marginalisation. Quelques vaillants enfants de la cité s’échinent à créer des rencontres culturelles annuelles pour briser le silence et promouvoir le développement touristique de la région, la seule manne après une agriculture ravagée par la sécheresse. En novembre, c’était le Festival des chants et danses de l’oasis, dans sa première édition. Un mois plus tard, c’est le tour de la rencontre cinématographique dans sa deuxième édition. «Tout ce qui pourra contribuer au rayonnement de notre région est le bienvenu», souhaite Abdelhay Snoussi, qui dirige une association de développement dans le secteur artisanal. Et d’enchaîner : «Cette région est plus connue par les bagnes qu’elle a abrités pendant les années de plomb, Agdez et Tagounit, que par autre chose. Il est temps d’effacer cette opprobre». L’Instance équité et réconciliation (IER) a contribué à effacer cette image sinistre en organisant l’année dernière, dans cette même région, des auditions publiques et des caravanes pour la visite de ces bagnes, un geste à forte charge symbolique dont les habitants de la région gardent encore un précieux souvenir.

D’ailleurs, en plus de la thématique centrale du festival, qui est le film transsaharien, les organisateurs ont introduit cette année un autre thème, «Le cinéma marocain, de la mémoire à la citoyenneté». La Chambre noire, du réalisateur Hassan Benjelloun, était au programme. Le choix de ce thème n’est pas dû au hasard. Au moment où se déroulait le festival, le débat sur les résultats du travail de l’IER, contenus dans le rapport rendu public le 16 décembre 2005, battait son plein.

Avec ses nombreux studios, Ouarzazate est indétrônable
Zagora et sa région regorgent de potentialités naturelles. Promoteurs touristiques et militants associatifs de la ville s’activent pour vendre leurs produits : casbahs, ksours, montagnes, zaouïas, l’emblématique bibliothèque Naciria de Tamgrout … et, atout inestimable pour le développement du tourisme, les dunes de sable de M’hamid El Ghizlane, à 90 km seulement de Zagora.
Attirer quelques sociétés de production à y venir installer leurs studios, comme à Ouarzazate ? C’est le rêve des promoteurs touristiques de la région. Une chimère, en vérité. Difficile aujourd’hui de rivaliser avec Ouarzazate, dont la prééminence s’est bâtie sur l’existence de studios réputés mondialement, les Studios Atlas Corporation, appartenant à la chaîne hôtelière Salam, qui s’étendent sur une superficie de 25 ha, et les studios Kenzamane, propriété de la société de production Dagham Films. Sans parler du gigantesque projet des Studios LCA, en construction, qui ont nécessité un investissement de 70 MDH. Ce dernier dotera le Maroc des plus grands studios d’Afrique, voire les troisièmes au monde par leur superficie (160 ha), puisqu’ils viennent juste après les studios américains Universal et ceux de Shangaï. Ouarzazate s’est hissée au firmament du cinéma mondial, abritant de grands studios et accueillant aussi quelques grandes productions américaines à l’instar de Kingdom of Heaven, de Ridley Scott (projeté au festival de Zagora), et Sahara du réalisateur Breck Eisner. A elles seules, ces deux grandes productions ont généré un chiffre d’affaires de plus de 618 MDH (dans le secteur, l’exercice 2004 a clôturé avec 789 MDH).

Un festival du film à dimensions humaines
Zagora concurrencera-t-elle réellement un jour Ouarzazate malgré la longueur d’avance de cette dernière? La question a été soulevée et largement débattue par les amoureux et les spécialistes du Septième art en marge du Festival du film transsaharien. Les organisateurs de cette manifestation ne se font pas d’illusions. Eux évitent de parler de rivalité avec Ouarzazate, du moins tant que la ville n’est pas dotée d’une infrastructure aéroportuaire. Ils préfèrent plutôt parler de complémentarité. C’est l’avis de M. El Hilali. «Ouarzazate a ses avantages, en l’occurrence des studios que nous n’avons pas. Mais les responsables de cette ville doivent savoir qu’une ouverture sur ses environs ne lui sera que bénéfique en matière de développement touristique et culturel. Marrakech est rayonnante touristiquement et culturellement par son ouverture sur ses environs, sur des sites comme Essaouira, Ourika, Oukaïmeden, Imlil. Ouarzazate gagnera aussi en s’ouvrant sur sa voisine Zagora…», explique-t-il.
Les avis des cinéastes, exprimés à l’occasion de ce festival, sont unanimes : aucune autre ville ne peut prétendre défier Ouarzazate. Même pas Casablanca, considérée comme le deuxième site cinématographique marocain après Ouarzazate, et qui possède aussi des studios de standard international, dont les studios Cinédina, ouverts en 2001, et qui s’étendent sur une superficie de 7 hectares, nécessitant un investissement de 30 MDH. Pour des raisons évidentes : dans cette région du sud du Maroc, Ouarzazate est imbattable en termes d’infrastructures, hôtelière d’abord. Elle dispose par ailleurs d’un aéroport international, ensuite. Si les producteurs et les réalisateurs de renommée internationale ont choisi Ouarzazate depuis une vingtaine d’années, rappelle Sarim Fassi Fihri, directeur général des studios Cinédina et président de la Chambre marocaine des producteurs de films, c’est en raison de sa situation géographique. La ville est à la jonction de la montagne et du désert, elle se situe sur le versant sud de l’Atlas, avec une ouverture sur ce dernier. On peut donc y profiter de la montagne, des oasis, de la palmeraie, du lac de retenue du barrage Mansour Eddahbi, à 25 km de Ouarzazate. La ville est, selon M. Fassi Fihri, «au carrefour de décors très variés, dont grands réalisateurs et producteurs sont friands».

Une chose est sûre : le Festival du film de Zagora n’a pas qu’une portée économique. Sa dimension humaine est indéniable : la rencontre a investi l’espace public en projetant des films en plein air sur écran géant. Une occasion inespérée pour les Zagouris de se mêler aux stars présentes au festival, comme Saâd Chraïbi, Mohamed Miftah, Mohamed Bastaoui ou Daoud Oulad Sayed. Et parfois de leur serrer la main

A défaut de studios de cinéma, Zagora peut s’enorgueillir de ses ksours, sa palmeraie, ses montagnes. Et pour développer le tourisme, ce sont des atouts considérables.