Yto Barrada : «La culture doit être un des premiers budgets de l’à‰tat»

Yto Barrada, Artiste photographe, co-fondatrice de la Cinémathèque de Tanger.

La Vie éco : Quels sont vos accomplissements en cinq années d’existence ?

Nous sommes fiers d’avoir ressuscité un bâtiment historique et d’avoir, par là même, fait renaître le centre-ville. C’est quelque chose qu’on doit multiplier, tous les Tangérois vous le diront, que les infrastructures culturelles sont très insuffisantes, qu’il ne reste que trois salles de cinéma dans cette ville d’un million d’habitants et qu’il y a un véritable désir que le Tanger qu’on connaît, dont on connaît l’histoire particulière et tellement riche, renaisse. Il y a une sorte de mythe de Tanger qui bat de l’aile mais qui est en même temps très vivant dans la manière dont nous l’avons actualisé. Même si nous avons accompli plein de choses, nous n’avons rien inventé, je tiens à le préciser. Nous perpétuons une histoire, celle de ce lieu de ciné-club, de rencontres culturelles.  

Qui vous aide à accomplir votre mission d’émancipation culturelle ?

Nous n’agissons pas seuls, mais les uns avec les autres. À Tanger, il y a un vrai réseau associatif. Mais aussi actif et solide soit-il, ce maillage a besoin de plus de financements. Je pense que les pouvoirs publics et les politiques publiques peuvent faire plein d’autres paris. Comme nous avons été soutenus à la fois par le Centre cinématographique marocain, le ministère de la communication et les mécènes privés, je pense que cette réussite-là en appelle plein d’autres.  

Avez-vous des difficultés pour faire vivre le lieu, financièrement ?  

Oui et non. Nous avons toujours besoin d’argent, pour que les billets soient accessibles (10 à 20 dirhams). Car nous ne sommes pas un cinéma commercial. Alors nous faisons un montage financier, nous nous arrangeons pour avoir plein de partenaires, de donateurs, de mécènes, d’amis qui soutiennent la programmation en adoptant un film, en finançant un de nos projets ou en faisant graver leur nom sur un des fauteuils de la salle.

Des conseils pour ceux qui voudraient se lancer dans un projet culturel ?    

La leçon à retenir est que nous avons fonctionné dans le cadre d’un vrai maillage de partenaires. Nous nous sommes aussi inspirés d’autres expériences associatives dans la ville et ailleurs, comme la Fabrique culturelle des anciens abattoirs de Casablanca, ou l’Atelier de la source du lion, le Boultek. Le meilleur conseil est donc de s’organiser, d’avoir des parrainages de «business angels», de ne pas lâcher prise. De s’entourer d’acteurs associatifs, regarder ce qui se fait dans ces pépinières d’entreprises culturelles et s’imbiber de leurs expériences.

Des choses à dire aux pouvoirs publics ?     

Je pense que ce qui nous manque, à nous autres acteurs et associations culturelles, c’est une sorte de guichet unique, comme pour les entreprises, une structure où on puisse trouver les informations dont on a besoin, sur les taxes, les politiques fiscales. À ce propos, il faut une politique fiscale qui favorise les associations. Nos dirigeants doivent rencontrer les acteurs, venir les voir à l’œuvre. On n’a pas besoin de plus de séminaires. Très important également, il faut former d’urgence à la médiation culturelle dans les universités, des formations courtes à tous ces métiers, pour que des compétences se créent et ramènent les publics dans les lieux culturels. Autrement, où dénichera-t-on le personnel culturel pour ces musées qu’on s’apprête à ouvrir ou à réhabiliter, par exemple ? La culture doit être un des premiers budgets de l’État.