Youssef Chahine, le trublion magnifique

En projetant le meilleur de son Å“uvre et en lui dédiant un colloque, le Festival international du cinéma méditerranéen de Tétouan, prévu du 28 mars au 4 avril, ravivra la mémoire de Youssef Chahine, mort en septembre 2008.

Quand nous l’avons rencontré, lors de la première édition du Festival international du film de Marrakech, Youssef Chahine, Jo pour les intimes, avait soixante-quinze ans. Il avait subi une opération à cœur ouvert, ce qui ne l’empêchait pas de se pâmer devant chaque corps céleste qui se pointait à la portée de sa myope vue. C’est qu’il y avait du Casanova dans cet Alexandrin-là. Et comme le séducteur vénitien, Chahine avait, en matière de femmes, un goût éclectique. A l’image des comédiennes qu’il choisissait pour jouer dans ses films : Faten Hamama, Chadia, Hind Rostom, Naglaa Fathi, Nabila Oubeid ou encore son ultime coup de cœur, la sensuelle et gironde Latifa. A aucune d’elles, il n’était resté fidèle. Chacune avait été dirigée d’une main de fer, «sadisée» jusqu’aux larmes. Toutes, cependant, continuaient d’aduler leur bourreau.

Trente-deux longs métrages, cinquante-cinq ans de carrière
Eclectique, Chahine l’était aussi dans les genres qu’il abordait, depuis Papa Amine (1950) jusqu’à Heya Fawda (2007), en passant par Alexandrie pourquoi ? (1978) et l’Emigré (1994): comédie musicale, mélodrame, autobiographie, drame, chronique, critique sociale… Le plus souvent, les registres s’alternent, s’enchevêtrent, s’imbriquent. Voyez Adieu mon amour (1956) où le cinéaste, subvertissant les normes convenues, mélange allègrement humour et mélodrame, ou Gare centrale (1954), qui se présente à la fois comme un mélodrame, une analyse sociale, une tragédie policière et une œuvre semi-autobiographique. Cet éclectisme «générique» s’accompagne délibérément d’un éclectisme rhétorique. Exemple : Alexandrie pourquoi ?; où s’entrecroisent Nouvelle Vague, fantasmagories felliniennes et recréation spectaculaire.
Ce grouillement est révélateur de la personnalité de Chahine, tout en exubérante générosité, qui le portait à mettre le doigt sur les plaies sociales (Ciel d’enfer), à se pencher sur les humbles gens (Gare centrale), à exalter la tolérance (Le Destin) et à pour fendre le libéralisme caricatural de l’Egypte (L’Autre). Toujours avec conviction, toujours en biaisant avec les gardiens du temple et les pères la morale, à qui ses œuvres faisaient grincer les dents, toujours en assumant son rôle de trublion. Chahine était-il un cinéaste engagé ? Non, rectifiait-il, «je ne suis qu’un voyou». Et de fixer d’un œil concupiscent quelques courbes qui saturaient son champ de vision. Sacré Jo !