Younès Mégri revient à  la chanson avec son album "Abi"

Il n’avait pas sorti d’album depuis 1986.
Le nouvel opus comprendra aussi bien de nouvelles créations que des mélodies connues revisitées.
Un film documentaire retraçant le parcours de l’artiste est également programmé.

Il ne fait pas un pas sans qu’on l’arrête pour le prendre en photo ou seulement pour lui dire combien on l’aime. Il sourit, prend le temps de saluer tout le monde. Le temps de Younès Mégri, c’est aussi pour les autres. L’artiste est naturellement humble et disponible et semble arriver d’un autre temps, celui des hommes vrais qui ne portent pas de masques. Il parle avec autant d’égard aux célébrités qu’au portier de l’hôtel dans lequel il séjournait à Marrakech, en ce début décembre, à l’occasion du Festival international du film.
Même s’il est une star, il feint souvent de l’oublier. Car le chanteur-comédien a la modestie des grands et ne connaît pas l’artificiel. Issu d’une famille d’artistes, c’est tout naturellement qu’il a commencé à chanter, à composer. Presque tous les membres de sa famille ont chanté à un moment ou à un autre. Younès Mégri s’est nourri d’une sédimentation de connaissances musicales et vocales qui se sont accumulées à travers les générations. Son grand-père maternel était musicien, sa mère chantait les amdah et son père était musicien aussi. Il a grandi ainsi, entre les instruments de musique, parmi les notes, bercé par la voix de sa mère, porté par une fratrie composée de chanteurs et musiciens : ses frères Hassan,  et Mahmoud ; sa sœur Jalila. Qui n’a pas un jour fredonné une de leurs chansons ? Les frères Mégri dans les années 70 on les entendait partout. On a l’impression de les  connaître depuis toujours.
Une musique nouvelle s’agite dans les interstices de la société marocaine. C’était à l’époque des Nass El Ghiwane, Jil Jilala et Lemchaheb. Le Maroc avait besoin de renouveau et les frères Mégri étaient là pour porter cette effervescence artistique. Ils se sont lancé à cœur perdu dans la chanson et ça leur a réussi. Ils ont sorti leurs plus belles mélodies et leur look décontracté. Ils sont charmants, charmeurs, leurs chansons sont légères, tous les ingrédients étaient là pour que la sauce prenne. En 1964, paraît un 45 tours avec cette chanson devenue mythique : Ouaddaâtou. Les deux aînés refilent à leur sœur Jalila le virus de la chanson et, en 1970, c’est Younès qui y fit irruption.
Cette belle histoire s’acheva prématurément en 1978. De toute évidence, les frères Mégri n’ont pas eu tout le succès qu’ils méritaient. Ils étaient certainement trop en avance sur leur temps. Younès a continué, seul. Sa vie de musicien et d’interprète n’a pas connu de bémol et a évolué, plutôt, en dièses. Le chanteur compositeur a su livrer des œuvres majeures qui ont boosté sa carrière en très peu de temps. Lili touil est certainement son œuvre la plus aboutie, la plus célèbre et celle qui lui causera le plus de soucis. En effet, la chanson a connu plusieurs interprètes et a eu plusieurs vies. Une halte s’impose pour raconter son histoire.
La complainte est l’œuvre du parolier Mohamed Ziati. La première reprise fut celle de Maria De Roussi qui l’a chantée après avoir signé un accord avec le compositeur. Quelques années plus tard, les Boney M sortent un tube qui cartonne : Children of paradise, la chanson diffusée sur les ondes des radios marocaines surprend les auditeurs, «cette musique, on la reconnaît !». Mais personne, à ce moment-là, n’avait pensé que les Boney M avaient simplement plagié la musique sans se soucier des droits d’auteur ! Commence alors une bataille juridique, Mégri finit par gagner le procès mais ce n’était qu’une petite trêve ! Plus tard, c’est le chanteur libanais Taoufik Taoufik qui allait la voler avant que ne s’en empare de la même manière Cheb Mami… la dernière reprise de Lili touil est celle du chanteur marocain Malek, mais après accord de l’artiste, cette fois-ci !
Younès Mégri s’est peu à peu éloigné du monde de la musique et hormis un single intitulé Ya Dar, composée pour les besoins d’un film, en 2004, il n’a pas sorti de nouveauté depuis 1986. L’une des raisons est qu’il n’arrivait plus à produire ses chansons. Etrange paradoxe, vu le succès de l’artiste. Et pourtant, «les maisons de disques étrangères qui me produisaient (Philips, Polydor) ne voulaient plus travailler avec des artistes arabes à cause du piratage des disques», confie l’artiste qui, depuis, n’a plus rien composé. Ses apparitions à la télé devenaient rares et mis à part quelques festivals de musique, on ne le voyait plus. Pourtant, on a continué à fredonner ses chansons…

Happé par le cinéma

Début des années 80, Younès Mégri s’offre une nouvelle vie, il aborde le monde du cinéma de la meilleure façon qu’il soit, par la musique d’abord et puis, très vite, il devient acteur et même très bon acteur. Son tout premier rôle, il l’a tenu sous la direction de Farida Bourquia. La réalisatrice lui proposera quelques années plus tard de composer la musique du film Deux femmes sur la route.
Chakib Ben Omar et Nabyl Lahlou le remarquent et le font jouer dans leurs films et puis ce fut au tour de Jean Delannoy de lui proposer un rôle dans Marie de Nazareth à côté de Francis Lalane. De nouvelles portes s’ouvrent à l’artiste qui embrasse sans retenue une nouvelle carrière. On le verra dans Ali, Rabea et les autres d’Ahmed Boulane et Hassan Rhanja lui propose un rôle dans Argana. La carrière de l’artiste se précise, il ne s’arrêtera plus. Younès vient de finir le tournage du téléfilm L’actrice,  réalisé par Narjiss Najar, à côté de Mouna Fettou. «Narjiss travaille beaucoup sur l’esthétique et ses sujets m’intéressent». Le comédien est un homme passionné, entier. Avant d’aimer un film, il aime d’abord ceux qui le font. «J’aime jouer avec Hakim Noury, Kamal Kamal,  Ahmed Boulane, Narjiss Najar … Ils ont une vision du cinéma qui me convient. Je choisis d’abord le réalisateur, après le scénario. Il arrive que le scénario soit bon mais que le réalisateur ne maîtrise pas suffisamment le métier». YounÈs Mégri vit toujours au Maroc, où il mène une vie de famille paisible en bord de mer. Paisible ? Le mot est peut-être un peu mou pour cet artiste qui passe rapidement d’un tournage à un autre. «J’ai une proposition de 4 films qui ont bénéficié du Fonds d’aide pour le cinéma».
Quatre grands rôles l’attendent mais il n’en dira pas davantage, il prend le temps de lire les scénarios qu’on lui propose. «Je ne fais pas dans l’alimentaire, précise-t-il. J’ai une passion pour le cinéma, je choisis les films dans lesquels je joue». S’il a des regrets ? «Je ne regrette rien dans ma carrière. Chaque expérience, chaque film m’a apporté quelque chose de nouveau. Toutes les expériences étaient belles». Younès, c’est aussi cet homme qui a osé embrasser une femme voilée (dans le film Amours voilées).  «Je n’aime plus parler de ce film, ça a créé une polémique, je ne sais même pas pourquoi. S’il y a une chose à refaire dans ce film ce sera certainement la scène du baiser». Tout est dit !

Un Album mais aussi un film documentaire
retraçant son parcours musical

«Monsieur Mégri, allez-vous rechanter ?», lance de tout go une passante. Ses fans sont de toutes les générations, jeunes, vieux, hommes, femmes, timides ou extravertis… C’est que Younès a su séduire tout le monde avec des mélodies légères, souvent mélancoliques et avec sa belle gueule angélique. Mais bien sûr qu’il va rechanter ! Younès Mégri n’est pas de ceux qui abandonnent, il est de ceux qui marquent des haltes pour mieux avancer. L’artiste prépare un nouvel album au titre ô combien nostalgique Abi (mon père). «C’est un hommage à mon père. Il y aura dans cet album des chansons connues du public et d’autres inédites qui ont été écrites par Hassan, mon frère, et Rachid Loudiyi. Je les ai presque toutes composées sauf une seule, “Abi”, qui a été composée par Joël Pelligrini, mon directeur artistique sur ce projet».
Après des années de silence, Younès nous revient donc avec un grand projet «qui réunira des musiciens marocains, américains, anglais et hongrois». La première partie a déjà été enregistrée au Maroc. «Une deuxième partie se fera en Hongrie avec l’Orchestre philharmonique de Budapest. J’ai été séduit par la qualité de travail de cet orchestre. Le projet se terminera en France pour le mixage». Pour accompagner cet album, une équipe de tournage sera présente. «Nous allons faire un film documentaire autour de ça. Nous passerons à Paris, à l’Olympia où j’ai joué, dans les écoles de musique où j’ai étudié, dans les ruelles où j’ai vécu dans les années 70. Tout mon parcours à Paris. Et puis, nous allons filmer le philharmonique, les répétitions, les musiciens…». Et comme à chaque fois, Younès Mégri s’entoure de ses amis, de ceux qu’il aime, «C’est Mohamed Nesrate qui va le réaliser». Le montage financier n’a pas encore été finalisé. La sortie de l’album dépendra aussi de cela. Pour l’instant, «je vais passer à autre chose et m’envoler vers le Danube, c’est une belle aventure nous y croyons, il y a toute une équipe qui croit en ce projet», conclut l’artiste.