Villa Calpe : à  Tanger, la renaissance d’un joyau architectural longtemps menacé par la spéculation

Derrière une façade plutôt ordinaire de la médina tangéroise se cache la plus incroyable des demeures : La Villa Mimi Calpe, construite dans les années 1860 et ouverte au public le temps de la promenade artistique «àŠtre ici».

En dévalant, un peu paumés, la rue Salah Eddine El Ayoubi, nous nous étonnons que les commerçants ignorent tout de la Villa Mimi Calpe, pourtant située à quelques mètres de leurs boutiques. Nous finissons par la trouver en bas de la rue, au numéro 71, cette bâtisse coloniale jaune d’aspect plutôt sobre, pour ne pas dire franchement banal. Nous redoublons d’étonnement: Mais que diable fait cette maison dans le parcours artistique Être ici ? Qu’a-t-elle de si spécial ? Nous nous engageons dans un monumental escalier en pierre, qui semble avoir été taillé par des géants, et découvrons, ébahis, ce qui doit sûrement être le plus beau jardin privatif de la ville. Arbres bicentenaires, fougères luxuriantes, philodendrons fous… Véritable maîtresse des lieux, la Nature est partout, se déploie sur les murs, se glisse dans les fenêtres et serpente sur les sentiers. Muets d’émerveillement, comme hypnotisés, les promeneurs se fraient un chemin parmi cette fabuleuse végétation, repèrent une bâtisse, puis deux, puis trois, toutes noyées sous les branchages. Ici «résidaient en belle intelligence des membres des trois religions monothéistes nées en Méditerranée : musulmane, juive et chrétienne», lit-on sur une brochure distribuée par les habitants.

Les visiteurs empruntent un double escalier escarpé et entrent dans la demeure principale, à l’architecture napoléonienne, très prisée par la bourgeoisie des années 1860, 1880. Luciana Fina les y attend. L’artiste vidéaste leur présente une curieuse installation. Des images des nouveaux propriétaires tournent en boucle sur un écran plat, à deux pas d’un mur recouvert d’antiques photos de la famille Benhayoun, qui a édifié la maison dans les années 1860. «Je retrace l’évolution du lieu, son passé et son présent, à travers ses habitants. L’actuelle famille est représentée par la vidéo, médium mouvant et contemporain, alors que l’ancienne est incarnée par la photo, médium figé, inventé au XIXe siècle», explique l’artiste italienne.

Sauvée d’une mort certaine  

Dans le jardin, Frédéric Soulié, Sophie Raynal et leurs enfants, les actuels propriétaires de la villa, reçoivent les visiteurs avec de charmants sourires. Établie ici depuis 2012, cette famille française dit avoir découvert cet endroit par pur hasard : «Nous devions nous rendre à Marrakech pour nos projets immobiliers mais l’éruption du volcan islandais en 2010 nous avait empêchés de prendre l’avion. Alors nous sommes venus en voiture et pendant notre promenade à Tanger, nous avons découvert cette maison», explique Frédéric Soulié, qui affirme avoir sauvé la villa Mimi Calpe d’une destruction certaine. «La demeure d’à côté, qui était aussi magnifique que celle-ci, a été rasée sans le moindre scrupule il y a six mois par un Marocain des Pays-Bas. Ce quartier est pourtant classé au patrimoine de la ville», regrette le propriétaire.
«Je peux comprendre que l’héritage architectural colonial hérisse beaucoup de Marocains, qu’il rappelle de douloureux souvenirs. Mais cela fait aujourd’hui partie de l’histoire et de la richesse du pays, ajoute Frédéric Soulié. En France, nous avons des villes gallo-romaines, des vestiges de l’époque où nous étions colonisés par les Romains et que nous considérons aujourd’hui comme un trésor patrimonial». Dimanche 21 septembre, une poignée de promeneurs ont découvert un pan insoupçonné de l’histoire de leur ville à travers la Villa Calpe. Espérons que la famille Soulié l’ouvre encore au public, lors de futures balades patrimoniales.