Vigon, coeur de rockeur cabossé

De l’avis des connaisseurs, Abdelghafour Mohcine, connu sous le surnom de Vigon, est un des rockeurs et Soul Men les plus inspirés de notre temps. A Mawazine 2012, il a été tout simplement époustouflant, et le Théà¢tre Mohammed V résonne encore des ovations qu’il a suscitées. Retour sur un magicien, qui aurait mérité une bien meilleure destinée musicale.

Lundi 21 mai, Mawazine 2012. Alors même que le soleil capitulait doucement, jetant ses derniers feux sur la capitale en fête, et que le temps se rafraîchissait sensiblement, le Théâtre Mohammed V transpirait par l’effet d’une canicule survenue des antans. Sur son enceinte, flottaient des capiteux effluves qu’exhalaient les temples de jazz ou de blues des années 1960 américaines. Tout évoquait cette atmosphère, à commencer par la vedette, Vigon, réincarnation des crooners de l’époque, avec sa voix veloutée, suffisamment rauque pour distiller une émotion certaine, ses lunettes noires, sa banane et sa veste pailletée ? Ensuite, les morceaux interprétés qui, tous, dataient des sixties. A titre d’exemple : I feel good, de James Brown, Unchain my heart, de Ray charles, Harlem Shuffle, Bama Lama Bama loo, I’ll Wake up crying, Dizzy Miss Lizzy, reprises respectivement de Bob & Earl, Little Richard, Chuck Jackson et Larry Williams, ou Lhoub lekbir, adaptation en arabe de Only a fool signée Little Richard.

Sous l’effet Vigon, à Mawazine, les sexagénaires avaient l’esprit fixé sur la ligne bleue de leurs trépidants vingt ans

Grâce à Vigon, ceux qui étaient à la page, comme on disait il y a un demi-siècle, ont pris une cure de jouvence. Ils avaient, tout au long du spectacle, l’esprit fixé sur la ligne bleue de leurs vingt ans. A cet âge, ils s’achetaient des blousons de cuir, des boots noires, des «pattes d’éléphant», roulaient en scooter Vespa ou Lambretta, guettaient la livraison de Salut les copains, concoctaient, le samedi, des surprises-parties, dans des studios minuscules, tapissés de paquets de cigarettes américaines et d’affiches de monstres sacrés du cinéma et de la chanson. La, à travers l’électrophone, ils twistaient again, trouvaient les filles terribles, entendaient siffler le train, retenaient la nuit, se promenaient dans les rues deux par deux. Autant de réminiscences jouissives qui expliquaient leur adhésion fervente au récital donné par Vigon. Les jeunes branchés ne se montrèrent pas moins exaltés. La vague vintage, marquée par d’innombrables rééditions d’albums remastérisés de défuntes gloires du blues, du jazz, du rythme and blues, du rock ou de la pop music, leur a permis de s’immerger, avec délectation, dans ces eaux lointaines, et ils n’étaient pas peu fiers de réaliser qu’un de leurs compatriotes, dont ils ignoraient jusqu’à l’existence, était en mesure de soutenir la comparaison avec James Brown, John Lennon ou Mick Jagger. Car Vigon est résolument éclectique, le blues et ses dérivés plus ou moins proches n’ont aucun secret pour lui. En sus des morceaux de rhyhm and blues, puis de rock, il avait chanté, ce soir-là, les grands classiques de la soul, comme If you leave me, I’ve been loving you too long, I’m a soulman, ou encore I got a woman.

De mémoire de «vigonphile», on n’a jamais vu Vigon fournir une prestation aussi bouleversante qu’à Mawazine 2012. Puissant, fantastique, il s’arrachait les tripes, les jetait à la face des spectateurs reconnaissants, se déchirait sur scène, si émouvant que souvent les textes qu’il interprétait en perdaient leur importance. L’ensemble ponctué de pas de danse comme autant d’offrandes à l’assistance qui, au fur et à mesure que le spectacle parvenait à l’état d’incandescence, s’enflammait. Au terme du concert, une meute de curieux, de journalistes, de photographes ou de chasseurs d’autographes investit la loge du héros du jour. Impossible de se frayer un chemin vers lui, sinon en jouant des coudes et même en recourant à la manière forte. Vigon ne dissimulait pas son bonheur.

Au terme de son spectacle rbati, Vigon a pleuré à chaudes larmes au souvenir de sa fille morte à 25 ans

«Vous avez vu, je ne suis pas toujours bon pour la casse. C’est la première fois qu’on me convie à un festival marocain. Je pressentais qu’il y aurait beaucoup de monde, formé de jeunes qui n’avaient jamais entendu parler de moi et de moins jeunes qui m’avaient perdu de vue pendant douze ans, un bail. Je tenais à ce que les uns me découvrent sous un jour avantageux et que les autres sachent que je ne suis pas fini. Ce qui m’a poussé à préparer minutieusement mon concert de manière à mettre le paquet. J’y ai réussi grâce à Dieu», nous lança-t-il, avant d’aller distribuer sourires et amabilités à ses nouveaux fans. Vigon paraissant aux anges, quand, brusquement, son visage s’assombrit, son regard s’embuait, et ne pouvant retenir ses larmes, se mit à sangloter, à la surprise générale.

D’une voix éplorée, il révéla le secret de ce chagrin soudain. Il venait d’être visité par le spectre de sa fille Sofia, emportée par une crise cardiaque, le 14 août 2011, à 25 ans, quelques semaines avant la sortie de son premier album. Elle était sa préférée, la prunelle de ses yeux, l’espoir d’atteindre des cimes auxquelles il n’est jamais parvenu, malgré son art prodigieux, son inspiration et son étonnante maîtrise. Sous sa baguette, elle était sur la bonne voie. Elle l’accompagnait dans ses concerts, montrant un talent lumineux exprimé dans un album de bonne tenue, sous le nom de Sophia Gon’s, lorsque la mort est venue rompre son élan. Depuis cette perte inestimable à ses yeux, Vigon promène un désordre de douleurs, possède une âme élimée jusqu’à la trame et n’est plus qu’un puits de larmes.

Que faire lorsque la mort arrache un être cher à notre affection ? Lorsque, à la suite de cette perte, on se sent seul, effondré, et que le monde nous échappe par excès de souffrance ? Quel recours pour ne pas sombrer dans la dépression ? Vigon choisit de chanter jusqu’à son dernier souffle, afin de conjurer sa tragédie intime. Il s’est promis de ne manquer aucune occasion de pousser la chansonnette, et s’est efforcé de tenir sa parole. C’est ainsi que nous l’avons retrouvé le 3 mars dernier sur TF1 dans un télé-crochet, The Voice, concourant pour un sacre. Il tombait comme un cheveu sur la soupe de marmots, dont certains ne dépassaient pas seize ans. C’était comme s’il accomplissait sa trajectoire à contrepente, en finissant par là où il devait commencer.

«A 67 ans, j’étais le papy de mes rivaux. Je n’en ai éprouvé aucune gêne. Je l’ai fait pour ma fille, pour perpétuer son souvenir, pour pouvoir parler au grand nombre d’elle et de sa création posthume, Le marché des insolites», précisait-il. Formidablement rompu à la scène, il renvoyait, sans coup férir, ses concurrents à leurs chères études. La France unanime, soufflée par ce crooner enchanteur qui donnait encore plus de vibration aux tubes de Ray charles, Steevie Wonder ou James Brown, lui prédisait la victoire finale. Mais, au bout de neuf semaines, sa course s’interrompit, le 21 avril, au seuil des quarts de finale. A son grand soulagement, vu que s’il avait continué, nous expliqua-t-il, il aurait failli à ses multiples engagements en France et à l’étranger.

Pour perpétuer le souvenir de sa fille, Vigon s’est présenté au télé-crochet de TF1, au milieu de marmots

Les téléspectateurs de The Voice étaient intrigués par l’itinéraire de Vigon. Au vu de son talent vocal, de sa présence, de son énergie, il est digne des immenses interprètes, et à ce titre, il devrait se hisser au firmament des artistes. Or, sans être obscur, loin s’en faut, il ne parvient pas à percer véritablement, se suffisant, la plupart de son parcours, d’imitations, certes passionnantes, et de reprises, certes abouties, mais peu susceptibles de lui ouvrir le chemin de la gloire.

Interrogé sur cette énigme, Vigon répond sans détours : «La Providence m’a nanti d’une voix intéressante que je tente, par des exercices journaliers. Elle est mon unique capital fructifiable. Je l’ai promenée un peu partout à travers le monde, et à chaque fois on en tombait sous le charme. Elle m’aurait rapporté gros en argent et en grandeur si le milieu du spectacle se révélait sain, or il ne pousse souvent que les personnes qui y dénichent des connivences ou rampent devant les auto-proclamés consécrateurs. Ce n’est pas le style de mon auberge. Il n’empêche que je suis content de mon parcours». Il faut être incurablement détaché des biens matériels pour disposer seulement de sa pension d’intermittent du spectacle en plus des cachets perçus du très branché American Dream, et d’être logé avec son épouse, Maryse, en un appartement étroit, sous le regard de ses affiches de spectacles, ses photos et de ses poses en compagnie de gloires telles Mick Jagger ou Mireille Mathieu, autant de témoignages impérissables de cinquante ans de services rendus à la musique. «Malgré tout, étant parti de rien, j’ai fait un sacré chemin», dit Vigon, avec une certaine philosophie.

De son vrai nom, Abdelghafour Mohcine, Vigon n’a pas été, effectivement, choyé par le destin. De fait, il a vu le jour, dans la médina de Rabat, dans une maison étriquée où se serraient, outre les parents, dix enfants. La mère était au foyer, le père marchand des quatre saisons. Comme on ne peut faire son beurre en vendant des épinards, l’argent manquait terriblement, mais la tendresse abondait, au point que le petit Abdelghafour pleura toutes les larmes de son corps lorsqu’on résolut de l’inscrire à l’école. Celle-ci n’était pas son truc. L’écriture et le calcul lui donnaient le tournis, l’odeur de la craie la nausée et les conjugaisons de l’urticaire.

C’est Henri Leproux, patron du Golf Drouot, qui l’a mis en selle, alors qu’il était un parfait inconnu

Il poussa la «cancrétude» jusqu’à confondre les voyelles ; un jour, voulant dire «wagon», il prononça «vigon». Du coup, ses condisciples firent du pataquès un motif de plaisanterie ; ils le surnommèrent «vigon». Les années passaient, le cancre se montrait encore plus cancre, il était irrécupérable, on s’en débarrassa. Il en fut réjoui. A quatorze ans, à force d‘écouter les émissions musicales diffusées par la station de la base américaine de Kénitra, il commença à s’éprendre du blues, du jazz, du rythm and blues, du rock et de la soul. Depuis son renvoi «glorieux» de l’école, Vigon -le sobriquet lui collait à la peau- assistait son père dans sa tâche-en contrepartie de quelques menus dirhams, à peine suffisants à avoir droit d’entrée dans les discothèques de Rabat branchées rock’ n’roll et rythm’ n’blues, tels Jour et Nuit, L’Entonnoir, La Cage ou La Grange.

Il aimait y traîner en quête de sa ration de musique américaine, parfois, il s’emparait du microphone pour en chanter a capella les morceaux célèbres, avec la bénédiction des noctambules mélomanes. Ainsi, il se fit une gentille réputation, et ne tarda pas à être enrôlé par les deux formations musicales principales de la capitale : Shakers et Toubkals. Avec l’une ou l’autre, le samedi, il faisait, selon son expression, «danser les troufions des bases américaines».

A 18 ans, il ressentit le besoin de prendre le large. Cap sur la France. Mais la douane marocaine enraya son rêve. Il ne présenta pas d’autorisation parentale. Des mois plus tard, il retenta le coup. Essai transformé.

Le voilà perdu dans le tentaculaire Paris, sans feu ni lieu, avec seulement 200 dirhams en poche. Il s’adressa à des parents lointains, établis à Montreuil, qui consentirent à lui accorder le gîte, quant au couvert, il devait se le payer. Vigon -il avait converti son surnom en nom de scène- n’avait peur de rien ; cinquante jours après son arrivée à Paris, précisément le 22 novembre 1964, il fit preuve d’un incroyable toupet, en frappant à la porte du classieux Golf Drouot, là où Ronnie Bird et son orchestre, les Stormbeats, régnaient sans partage. Il demanda à voir le maître du lieu, Henri Leproux, et tenta de le convaincre, arguments à l’appui de l’engager. Bluffé par l’aplomb de cet artiste inconnu, Leproux ne l’éconduisit pas. Il fallait quand même accomplir quelques formalités d’usage.

D’abord, un essai. Il eut lieu au Golf Drouot, où le postulant, accompagné des stormbearts, restitua, avec une rare ardeur, trois des pépites de Little Richard : Long Tall Sally, Goog Golly Miss Molly et Tutti Frutti. Ensuite, le concours hebdomadaire lancé par le Golf Drouot, sous l’intitulé «Tremplin». Servi par les Muratos (avec Alain Chamfort au piano), Vigon survola les débats et décrocha le pompon haut la main. Désormais, il appartint à l’écurie du Golf Drouot. Cela tombait bien, il rencontra un pianiste, du nom de Michel Jonasz, qui était en quête d’un chanteur, pour compléter son ensemble, les Lemons. Avec Michel Jonasz, qui ne chantait pas encore, Vigon avait noué une relation d’indéfectible complicité.

Vigon s’est produit en vedette américaine au groupe The Who (13 novembre 1965), à Otis Redding (10 mars 1966), aux Rolling Stones (29 mars 1966), à Stevie Wonder (16 octobre 1967), et à des vedettes françaises, comme Johnny Hallyday, les Chaussettes noires ou Claude François, le plus souvent à l’Olympia, devenu son lieu fétiche.

En novembre 1965, il a sorti son premier 45 tours, sous le label les Rockers, composé d’une adaptation de Bama Lama Bama Loo (1964), du rockeur Little Richard, et d’une reprise de Dizzy Miss Lizzy, de Larry Williams, paru en 1958 et chanté par les Beatles en 1965. Rebelote en juin 1966, cette fois, avec le rock de Big Mama Thorton, Hound Dog, dans un habit soul, puis I’ll wake up crying, du chanteur rythm and blues Chuck Jackson. La carrière du Marocain avait démarré sous de bons auspices, il avait à peine vingt carats, était courtisé par les producteurs de spectacles et les producteurs de disques, enchaînait les reprises, et, parfois, créait. Bref, il était de la graine des étoiles, et tous les mélomanes le voyaient bientôt au firmament.

Lui-même croyait en son étoile, et aida un peu la fortune en passant, en 1967, chez Barklay, sous l’enseigne duquel il sortit un 45 tours qui fit date. Sur un côté du disque, il revisita Harlem Shuffle (1963), créé par le couple Bob et Earl et repris par les Rolling Stones en 1986 ; sur la face B, il mitonna une version soufflante de Hold on what you’ve got, de Joe Tex, sous le titre de Un petit ange noir.

Vigon est très attaché à son pays natal. Reste que si ce sentiment est louable dans l’absolu, dans ce cas de figure, il s’est avéré disqualifiant, sans que son objet y soit pour quelque chose. En 1978, Vigon s’engage avec l’hôtel les Almohades d’Agadir pour une participation pendant deux semaines au Tan Tan Club. Il honore le pacte. La ville est agréable, inondée d’un soleil radieux, entourée d’une mer sertie d’un camaïeu de bleu, elle n’invite pas au retour à la grisaille brumeuse, et puis, il y a cette gironde danseuse qui présente le cœur de rockeur à Mohamed Thami, maître à bord des flottants Jardins d’eaux. Vigon s’y immergera durant près de 23 ans. Sa carrière s’en trouvera interrompue.

A son retour contraint (il était gravement malade) en 2000, en France, seule une poignée d’amis le reconnaît. Ensuite, la tendance fut à la résurrection des «has been», il en profita pour donner bien des regrets aux nostalgiques et des leçons de perfection aux valeurs montantes. Mais on ne rattrape pas presque un demi-siècle à un âge vénérable. L’avenir de Vigon est derrière lui, et l’on ne peut que mesurer le gâchis.