Une école de tagnaouite à  Essaouira !

Idée originale que celle de Abdeslam Alikane, leader de Tyour Gnaoua : une école de formation à l’art des Gnaoua ouvre ses portes, à Essaouira, en octobre
prochain, avec la bénédiction
des personnalités de la ville. Le projet aidera à la survie d’un
art qui, malgré sa notoriété,
risque de s’appauvrir voire de se perdre. Présentation.

Avant d’entrer dans le vif de ce sujet «scolaire», un bref rappel. Fondée en 1764 par le sultan Sidi Mohammed Benabdallah, Essaouira fit office, pendant deux siècles, de port d’attache des caravanes en provenance de Tombouctou. On y troquait des marchandises importées d’Europe contre des plumes d’autruche, de la poudre d’or, du sel… L’une des plus prisées était l’esclave. Dépossédé de tout, ce dernier conservait religieusement, dans sa mémoire, un bien inestimable : les rites de possession, apanage des Gnaoua. Esclaves déportés de l’ancien Soudan (Ghana, Guinée, Mali) vers le Maghreb, les Gnaoua forment une confrérie de musiciens thérapeutes qui vouent un culte à Sidna Bilal, l’esclave noir affranchi par le Prophète pour avoir guéri, rien que par sa voix mélodieuse, Lalla Fatima, sa fille. A l’exemple du premier muezzin, les Gnaoua allient incantations et thérapie, au fil d’une cérémonie nocturne baptisée lila.

Art musical mésestimé pendant longtemps, le genre gnaoui est aujourd’hui au pinacle
Si leur pouvoir exorciseur et thérapeutique était reconnu, leur art musical était mésestimé, voire déprécié, d’autant que certains d’entre eux s’en servaient pour faire la manche. D’où un préjugé tenace qui assimilait la tagnaouite à de la mendicité. Non, rectifie toujours Hamid Kasri, en prélude à ses concerts, les Gnaoua ne sont pas des mendigots, mais des artistes. Ce fut en tant que tels que l’écrivain Paul Bowles les fit connaître, en les enregistrant dès les années cinquante. Dès lors, avec Jimmy Hendrix, Carlos Santana, Randy Weston ou Brian Jones, en jazz comme en pop, on ne compta plus les musiciens inspirés par «ces porteurs de baraka». Il a fallu que l’Occident leur dessille les yeux pour que les Marocains changent leur regard sur un des plus fabuleux pans de leur patrimoine musical. Aujourd’hui, la musique gnaouie jouit d’une place somptueuse au soleil. Elle a son temple (Essaouira), sa grand-messe annuelle (en début d’été à Essaouira), et, désormais, sa chapelle. Une école dédiée à la tagnaouite ! L’idée défrise les partisans de l’orthodoxie. Un maâlem au long cours manque d’en faire tomber son précieux guembri. «Quand on me l’a annoncé, je pensais que c’était une galéjade, nous confie-t-il. Mais, apparemment, c’est sérieux. Apprendre la tagnaouite sur un banc, avec une craie et un tableau ! Où va-t-on ? Les mânes de nos ancêtres gnaouis en rageront».

Jusqu’ici, l’art gnaoui était transmissible par contact avec les maîtres. Le plus sûr chemin pour y accéder était d’y être né. Mahmoud Guinéa fit ses premières gammes sous la baguette de son père, Boubker. Allal Soudani doit son éducation gnaouie à son père Hajjoub Gbani Soudani. La fratrie des Bakbou (Ahmed, Mustapha, Aziz) a été nourrie au lait de la tagnaouite, puisque son géniteur, Ayachi, était un gnaoui d’envergure. Le grand-père de Hamid El Kasri était un ancien esclave du Soudan. On peut énumérer à l’infini les maâlems qui sont tombés dès leur naissance dans la marmite gnaouie.

Ceux qui n’ont pas eu droit à la potion magique ont attrapé le virus par des voies parfois impénétrables. Cas exemplaire : Abdelkébir Merchane, que sa mère, à la suite du décès de onze de ses frères, confia à une nourrice noire mordue de tagnaouite. Celle-ci n’est pas seulement une affaire d’apprentissage et, «pour qu’un gnaoui soit efficace, il faut qu’il soit pourvu de la baraka. Laquelle est recueillie des mains des maîtres», souligne Mahmoud Guinéa. C’est pourquoi, bien que suffisamment initiés, les apprentis se mettent à l’école des maâlems majeurs. Mohamed Sam, Hmida Boussou ou Boubker Guinéa en faisaient partie, Abdelouahed Stitou, Brahim Belkani ou Ahmed Bakbou le sont toujours. En somme, sans la baraka, pas de «tamaâlmit», tranchent les puristes. «Une école de tagnaouite produira peut-être de bons instrumentistes, mais pas de vrais maâlems. Rien ne vaut la transmission traditionnelle par les maîtres pétris de la baraka», affirme en substance un gnaoui.

Les paroles des Gnaouas sont reproduites sans être comprises
Sourd aux objections, l’auteur du projet d’école, Abdeslam Alikane, remue ciel et terre pour que son vœu soit réalisé. Gnaoui discrètement majeur, ce quadra n’a jamais cessé de plaider la cause de l’art dont il est le servant. Il a été l’un des premiers à lui faire franchir les frontières comme il a été au fondement du Festival Gnaoua et Musiques du monde, un rassemblement très couru. C’est grâce à ses multiples voyages à l’étranger, avec son ensemble Tyour Gnaoua, que l’idée de créer une école de tagnaouite lui effleura l’esprit. Le quintette était invité non seulement pour se produire en public mais aussi pour expliquer la musique des Gnaoua. «A Paris, à Londres ou à Los Angeles, nous organisions des ateliers destinés aux jeunes désireux d’apprendre l’art gnaoui. Au début, nous ne savions pas comment faire, puis, petit à petit, nous nous sommes pris au jeu. J’en ai conclu que la tagnaouite qui était transmise par l’imitation dans un cadre informel, pouvait être enseignée dans un contexte institutionnel.» Après avoir visité, en mars, dans la ville brésilienne de Salvador, les écoles de candomblé, où l’on forme des élèves à la percussion, Abdeslam Alikane fut intimement convaincu de la nécessité de fonder une école de tagnaouite.

Nécessité d’autant plus impérieuse que cet art, paradoxalement, en dépit de sa bonne santé, se perd. «J’ai constaté que les jeunes Gnaouis, dans leurs prestations, ne jouent et ne chantent pas plus de six ou sept morceaux. Ils n’en ont pas appris davantage», regrette Alikane. Or, le répertoire des Gnaoua est bien plus foisonnant. Il comporte sept pièces vocales et instrumentales, chacune pouvant atteindre jusqu’à 21 chants. La connaissance de ce répertoire est une des priorités de l’enseignement dispensé. Doublée du souci de l’expliquer. «Les paroles des Gnaoua sont essentiellement importées de l’ancien Soudan. Elles sont reproduites sans être comprises. Moi-même, je répétais par exemple le mot Kingouba sans savoir que ce mot signifiait “l’aimé”. A chaque fois que je mettais les pieds dans un pays subsaharien, je demandais aux gens le sens des paroles. J’en sais maintenant la traduction et je voudrais en faire profiter les futurs apprentis», assure Alikane.

Danse, chant, instruments sont au programme de l’école
L’école formera aussi à la danse, laquelle constitue la pièce maîtresse de la procession appelée laâda (la coutume), puis du kouyyou, deuxième phase de la lila, qui se décline en une série de danses exécutées sur les chants des Bambaras. Comme laâda est rythmée par les tbel (tambours grosses caisses tenus en bandoulière) et les graqeb (crotales ou castagnettes en fer), une grande place sera accordée au maniement de ces instruments. Le guembri (à la fois instrument à cordes et à percussion, basse et tambourin) s’y taille la part du lion, vu son importance dans la phase cruciale des mlouk (voir ci-dessous.

«Si quelqu’un apprend juste à jouer du guembri, il a des chances de devenir un instrumentaliste honorable, mais pas un vrai maître. Pour l’être, il faut auparavant avoir approfondi toutes les composantes de l’art des Gnaoua, depuis la danse jusqu’au gembri, en passant par le tambour et les qraqeb. C’est pourquoi notre enseignement sera complet», promet Alikane. D’où l’initiation obligée au rituel des mlouk, avec ses sept suites embaumées d’autant d’encens divers, ses sept couleurs figurant les sept principes cosmiques et sa galerie de personnages invoqués.

Pour l’instant, l’école de tagnaouite a seulement trouvé un gîte, le rez-de-chaussée de la Maison de la musique d’Essaouira, et s’est assuré un petit pécule pour démarrer (100 000 DH accordés par la municipalité d’Essaouira). Mais le projet séduit les personnalités de la ville, qui n’hésiteront pas à apporter leur pierre à l’édifice, sous forme de monnaies sonnantes et trébuchantes. La rentrée est fixée en octobre. Ce sont trente jeunes talents qui en bénéficieront, histoire de procéder à des réglages, roder les machines et sonder les attentes.

Au terme de l’année 2007-2008, le programme sera définitivement établi, les apprentis pourront être accueillis. Ils seront sûrement à bonne école, puisqu’ils seront veillés par les plus illustres maâlems de Tanger, Marrakech, Casablanca et Essaouira.